Mardi 1 juillet 2008
par Gabul publié dans : Seoulite
Tiraillée entre un héritage confucianiste fort et un désir de s’en émanciper, la Corée du Sud cherche sa voie et veut se forger sa propre identité. Ses enfants sont invités à y contribuer et pour ce faire on les exhorte au succès...


« Ecoute les success stories autour de toi et adaptes les à ta vie. Si tu peux raconter plus de 100 histoires, alors le succès viendra à toi ». C’est avec ces mots que Tong Hyung Lee, directeur général de l’entreprise high tech coréenne Vision, débute son discours devant les élèves de l’aSSIST. Chaque mois, les étudiants de cette jeune école de commerce ont rendez vous avec un modèle de réussite coréenne : le PDG d’un chaebol [1], un ancien ministre, un professeur d’une université prestigieuse. En quelques heures celui-ci livrera en anglais quelques anecdotes et surtout ses précieux conseils pour réussir.

« J’ai travaillé dur, raconte Tong Hyung Lee, j’ai travaillé 16 heures par jour, même les week-ends. Vous devez écrire votre vision et l’accrocher aux murs pour la lire chaque jour. Ce qui importe c’est sa qualité, et plus tard, la vision de vos employés devra correspondre à celle de votre entreprise. »

Patriote convaincu, Jung Uck Seo, ancien ministre des sciences et de la technologie de Corée, s’adresse en ces termes aux étudiants : « Le pays doit être à la pointe de la technologie et du savoir, car sinon nous perdrons notre dignité. Quelqu’un d’autre viendra et vous ramassera. […]C’est mon devoir et c’est mon honneur de servir mon pays. »

L’ex PDG de JP Morgan Chase Korea, Dong Jin Kim, insiste lui sur la ligne de conduite à adopter par les futurs entrepreneurs : « Nous devons davantage et seulement nous préoccuper des lois. Se préoccuper de la morale n’est pas profitable pour l’entreprise. Tant que votre business est légal vous n’aurez pas de problème. La légalité est ce qui compte le plus, ensuite vient la réputation, bien avant la morale [2] ».
Pour faire du business en Corée, il faut également tenir l’alcool. Se saouler est entré durablement dans les mœurs et Dong Jin Kim se charge de le rappeler aux étudiants : « Pour entretenir vos relations professionnelles, vous devez savoir boire. Moi je bois beaucoup et je ne fais du business qu’avec ceux qui aiment le Poktanju ![3] »
Et pour finir, le patron exhorte les étudiants à faire de leur vie un chef d’œuvre : « Nous devons accomplir quelque chose dans notre vie. Votre vie doit être un succès ! »


Tout est soigneusement mis sur papier par les élèves. Ils ont déjà quelques années de vie active derrière eux et s’ils ont décidé de se replonger dans les études, c’est pour décrocher un MBA afin d’augmenter leurs chances de carrière et bien évidemment leurs salaires.
Habitués à bachoter depuis leur tendre enfance, ils travaillent avec acharnement, en semaine comme le week-end. Certains ne quittent même pas l’enceinte de l’établissement, ils passent la nuit sur les bancs de l’école avant de se replonger dans leurs devoirs.
« Travailler dur » est le credo de tous les ages : les enfants du collège ont souvent des cours de soutien jusqu’à 22 heures et les parents (principalement les hommes) s’éternisent au boulot, avec des semaines qui dépassent généralement les 44 heures légales. Des pays de l’OCDE, la Corée du Sud est celui où l’on travaille le plus.
Lorsque j’interroge mon camarade Sungpyo Shon sur le rythme effréné de ses journées, celui-ci me répond : « je crois que nous travaillons trop en Corée, mais nous ne le savons pas. C’est comme ça. »

On encense le succès, on stigmatise l’échec. Pour un enfant, un tel discours n’est évidemment pas sans conséquences. Une étude du ministère de l’éducation nationale parue en 2002, a révélé que plus de la moitié des élèves avaient pensé à fuguer, et qu’un tiers avait déjà envisagé de se donner la mort. Le suicide est ainsi la première cause de mortalité chez les jeunes de 20 à 30 ans. Le pays est d’ailleurs en tête du nombre de passages à l’acte parmi les membres de l’OCDE.

 



[1] Conglomérat coréen

[2] Ironie du sort, Dong Jin Kim a récemment été inculpé par la justice pour des magouilles financières

[3] « L’alcool Bombe », un verre de bière dans lequel on fait flotter un petit verre de whisky

 

commentaires (0)    ajouter un commentaire
Dimanche 4 novembre 2007
par Gabo publié dans : Seoulite

J’ai entre temps à nouveau rencontré mon amie Phoebe, celle qui m’avait introduit auprès du « président », l’ancien dictateur coréen Chun Doo-hwan. Je lui ai avoué que je ne souhaitais plus rencontrer cet homme à l’avenir. Etonnée, Phoebe m’avait alors demandé si ce genre de réaction (à savoir, ne pas vouloir côtoyer un dictateur qui a été directement responsable de la mort de centaines, voire de milliers de personnes) était typiquement française, arguant que cet homme avait payé pour ses actes – pas bien cher ceci dit au passage – et  que tout cela appartenait au passé. Je lui expliquais alors rapidement qu’à mon sens cela n’avait rien de français, et que c’était plutôt lié au fait que je me sentais « mal à l’aise » en présence d’un tel individu. Mais bon c’est vrai, peut être que le culturel y est aussi pour quelque chose et que les américains pardonnent plus facilement aux dictateurs sanguinaires que nous autres de la vielle Europe. Je n’en sais rien et ne m’avancerai d’ailleurs pas trop à ce sujet.

 

C’est mon camarade de classe Kim Man Kon (que j’appelle « Man Gone ») qui m’a invité à ce dîner, lui-même ayant à l’époque été un fervent opposant au régime de Chun Doo-hwan. Lors d’un « socialize event » (comprendre beuverie générale entre copains de classe jusqu’au petit matin, après être passé par deux voire trois bars, avoir mangé une sorte de poulpe séché et un bouillon de vers à soie, un passage en boîte et un détour au karaoké) Man Gone avait évoqué ses années d’étudiant militant à la Seoul National University. En apprenant que j’avais rencontré son dictateur en personne, il m’invita illico, empli d’émotions rempli de boissons, à le joindre lundi soir au restaurant Main Liebes Alps (dont seule la consonance est allemande et qui correctement orthographié signifie « Mes chères Alpes »). Un dîner était organisé pour commémorer les soulèvements étudiants, dont l’aboutissement fut l’instauration de la démocratie dans le sud de la péninsule en 1987.

 

Man Gone à la quarantaine et comme la grande majorité de mes copains de classe, il fait une pause études pour passer son MBA. C’est un homme engagé, un militant plein de convictions qui aborde avec la même aisance la structure hiérarchisée de la société coréenne et l’augmentation de la production de spermatozoïdes chez l’homme qui se pense cocu.

Le restaurant est plein à craquer. Ses copains d’antan l’accueillent par de franches accolades ; l’ambiance est très joviale, ils ont tous déjà bien bu. Sur les tables s’empilent pêle-mêle bouteilles de whisky et de vin, canettes de bière et restes de poissons séchés. On s’empresse de nous faire de la place à une table et en seul occidental présent, qui plus est tout jeunot, je suscite naturellement la curiosité. Man Gone me présente à ses acolytes et leur glisse quelques mots au sujet de ma fameuse rencontre. Un type bondit aussitôt en bout de table et braille tout sourire dans un anglais incompréhensible « Here, we hate Chun Doo-hwan ! » Le ton est donné ! Tous sont d’anciens étudiants de la Seoul National University, qu’ils ont intégré dans les années 80’. A l’époque ils étaient au cœur de la révolte, aujourd’hui ils sont pour la plupart cadres chez Samsung, Hyundai ou LG et s’échangent leurs cartes de visite. Chacun porte un badge sur lequel figurent le nom et l’année d’entrée à l’université. Ce petit détail à nos yeux revêt ici toute son importance : en Corée, il est primordial de déceler rapidement l’âge de son interlocuteur afin de se soumettre aux règles de la hiérarchie confucéenne. On appelle ainsi une personne plus âgée par son nom précédé de son titre (oncle, grande sœur, professeur…), on lui voue respect et dévouement dans chacun de nos gestes (on place par exemple son verre légèrement en deçà du sien lorsque l’on trinque et on tourne la tête pour boire), et en contrepartie tu bois et manges à l’oeil, l’aîné t’entretiens toute la soirée !

 

Une question revient souvent : « Sais tu pourquoi nous sommes réunis ce soir ? »

Oui, je sais pourquoi vous êtes tous là ! J’en sais d’ailleurs plus que vous ne le pensez… Je feins cependant de ne pas vraiment avoir saisi le but de cette réunion, leur laissant le plaisir d’évoquer leurs années rebelles. J’ai écouté leurs histoires et j’ai ainsi appris comment les étudiants se massaient autour des leaders pour éviter leur arrestation et permettre aux manifestations de durer plus longtemps. L’un me parle de ses deux années passées derrière les barreaux, l’autre évoque les déchirements lorsque un étudiant se retrouvait pendant les affrontements nez à nez avec son frère, militaire le temps de son service. Man Gone me détaille la mort de ses deux copains de classe, suicidés pour la cause, en signe de protestation ultime (le premier s’est immolé, le second s’est jeté du haut d’une église après s’être ouvert le bide). Les anecdotes s’enchaînent, mais toutes se concluent sur la même note : « we have sacrificed our lives for democracy ! »

Ils sont hilares en apprenant que je suis né en 1984, en pleine tourmente. Je suis jeune mais certains insistent pour que je les appelle « friend » et non pas « uncle ». Man Gone m’offre un livre qui retrace ces années de révolte, il s’intitule « Two beautiful men » en l’honneur de ses copains disparus.

 

Les verres se remplissent, se vident et les cigarettes se consument à une vitesse impressionnante ; le serveur a bien du mal à suivre. Sur l’estrade un micro a été installé, il est rapidement pris d’assaut. Les chants et slogans de l’époque sont entamés à pleins poumons, repris en cœur par les copains attablés. Il est temps pour moi de filer. Je me fais tout petit, siffle mon verre d’un trait, remercie chaleureusement mon ami Man Gone et m’éclipse discrètement avec à la main un livre écrit rien qu’en coréen. 

 

commentaires (0)    ajouter un commentaire
Mercredi 10 octobre 2007
par Gabo publié dans : Seoulite

Je n’en savais rien. Qui il était, je ne l’ai su qu’après.

S’il est désormais trop usé pour jouer, il se rend néanmoins chaque dimanche dans « son club ». Assis sur sa chaise qui fait face aux deux terrains spécialement montés pour l’occasion, il suit posément les rencontres amicales. Le « club » compte des anciens champions olympiques, un ex entraîneur national, ses deux fils, sa femme, ses belles filles, ses petits enfants, quelques hommes, d’affaires sûrement, amis de longue date, et Phoebe.

 

Phoebe est prof depuis une dizaine d’année à Séoul. Elle m’a fixé rendez-vous à 9 heures au gymnase du campus, m’assurant que le service de sécurité serait avisé de mon arrivée. « This is my church » me confie t’elle en évoquant ces dimanche matins. Phoebe est croyante mais n’a pas trouvé son église à Séoul, ce n’est pourtant pas ce qui manque. Elle vient donc à la place se défouler sur les terrains de badminton du très select « president’s club ». 

J’ai pris le temps de mémoriser le nom des différents présidents coréens qui s’étaient succédés depuis 1979, date de l’assassinat du dictateur Park Chung-Hee. Devant mon bol de céréales je me demandais lequel d’entre eux j’allais rencontrer. Chun Doo-hwan, le général responsable du bain de sang de 1980 ? Son dauphin et ex-bras droit Roh Tae-woo ? Kim Young-sam, l’anti-corruption au fils corrompu ? Ou alors le prix nobel de la paix Kim Dae-jung ?

Tout est calme, Phoebe monte les terrains avec des types de la sécurité en survet’ qui utilisent micros et oreillettes pour se parler dans un rayon de cinq mètres. Je suis briefé et elle m’introduit gracieusement à chaque membre du club par « Hey, this is my friend Gabriel ! » Nous tapotons doucement quelques volants histoire de s’échauffer, rien de bien violent. Soudain c’est la panique, une voie s’élève en coréen : « le président arrive ! » On pose les raquettes en vitesse, essuie toute trace de sueur et on s’aligne à intervalles réguliers le long du mur. « Le président », car c’est ainsi que tout le monde l’appelle, fait son apparition, suivi de près par le reste de la famille. De taille moyenne, dans les 70 ans, un chapeau en tissu légèrement posé sur son crâne dégarni, il s’arrête de temps à autres pour une poignée de main. Tout le monde s’incline profondément à son passage. C’est bientôt mon tour. Il s’arrête à ma gauche devant Phoebe, lui adresse un sourire puis tourne la tête et me dévisage, intrigué. Phoebe s’empresse de me présenter. Pris de court, je m’incline d’abord puis lui serre la main qu’il me tend et lâche un très timide, presque inaudible, « nice to meet you ». Il hoche la tête et continue son inspection. Je sens des grosses gouttes de sueur perler le long de mes bras. Qu’est ce qui m’a pris ? Pourquoi ce « nice to meet you » ? Ce n’est pas un truc qu’on dit à un président, non ? J’aurais mieux fait de la fermer !

M. Chang s’exécute en vrai chef d’orchestre. Il planifie les rencontres, donne les instructions et se soumet aux demandes du président. Phoebe est toute excitée à l’idée de jouer avec moi. En bonne américaine, elle me glisse au creux de l’oreille « I want to beat those guys ! » La coutume coréenne veut que l’on s’incline par respect devant ses adversaires avant chaque début de match. Ici il faut également compter avec le président : nous le saluons bien bas dans un second temps. Je ne sais toujours pas qui il est.

Phoebe rythme les rencontres par des « nice shot partner ! », « this was great !», ou encore les très paternels « well done Gabriel ». Nous gagnons notre premier match et perdons le suivant contre M. Chang et Lee, le médaillé d’argent aux JO de Sydney et d’Athènes en double homme. C’est l’heure de la pause, Phoebe se lance finalement, hésitante : « Do you know a bit about Korean history Gabriel ? » Mon haussement d’épaules l’incite à continuer, elle baisse d’un ton. « His name is Mister Chun, he was president in the early 80’s, and if you have read the lonely planet, then you might know that this wasn’t an easy time in Korea. »

Effectivement Phoebe, les années 80 ne sont pas les plus fastes qu’aient connues la Corée, bien au contraire. Cet homme qui est assis paisiblement à une dizaine de mètres de moi, le Général Chun, en est la sombre incarnation.


(Petite parenthèse historique…

 

Le 26 octobre 1979, le dictateur coréen Park Chung Hee est assassiné par son plus proche collaborateur, le chef de la KCIA (les services secrets coréens). La trêve laissée par la disparition du dictateur ne sera que de courte durée : le 12 décembre, le major-général Chun Doo Hwan réussit un putsch au sein de l’armée, il fait arrêter son principal rival le général Ching et prend le contrôle total de l’armée.

Le retour à la dictature militaire ouverte a lieu le 18 mai 1980. Une répression brutale est déclenchée : tous les dirigeants de l’opposition sont arrêtés. Cela provoque de grandes explosions sociales dont l’insurrection urbaine de Kwangju est le point culminant.

L’armée est envoyée, environ 17 000 hommes prennent d’assaut la ville à l’aube du 27 mai et l’occupent. Le conflit est d’une rare violence, les manifestants parviennent à s’emparer d’armes dans les commissariats pour riposter. Ils  résisteront huit jours. Selon le gouvernement, les affrontements ont fait 191 morts parmi les civils, chiffre aujourd’hui encore contesté par la population qui estime le nombre de victimes à 2000, les corps ayant été brûles, enterrés ou jeté à la mer. Le tout avec la bénédiction de l’armée américaine et de Washington. Dans les mois qui suivent, la répression touche tout le pays. Selon un rapport officiel daté du 9 février 1981, plus de 57 000 personnes ont été arrêtées à l’occasion de la ‘Campagne de purification sociale’. Près de 39 000 d’entre elles ont été envoyées dans des camps militaires pour une ‘rééducation physique et psychologique’. En février 1981, le dictateur Chun Doo Hwan est reçu à la Maison Blanche par le nouveau président des Ėtats-Unis, Ronald Reagan.

Le 10 juin 1987 et les jours suivants, une vague de protestation s’étend à tout le pays  et les affrontements massifs atteignent un tel niveau que le régime commence à reculer : les élections présidentielles directes sont acquises. Cette fois-ci, Washington a fini par mettre la pression sur la dictature pour qu’elle lâche du lest.

En 1988, des élections au suffrage universel sont organisées pour la première fois en Corée. Mais l’opposition est divisée et présente trois candidats différents. Le général Roh Tae woo, candidat soutenu par le président sortant et qui était à ses côtés lors du putsch de 1979 et lors du massacre de Kwangju en mai 1980, est élu.

Chun Doo Hwan et son successeur seront finalement jugés en 1996. Chun écope de la peine de mort pour son implication dans le coup d’état de 1979, sa responsabilité dans le massacre de Kwanju et pour corruption. En 1997, il sera gracié par le nouveau président, lui-même ancienne victime du régime de Chun, dans un geste de réconciliation nationale.

Sommé de rembourser au gouvernement 188 millions de dollars qu’il aurait détourné, il n’en a rendu que 28 millions et a affirmé ne posséder plus que 248 dollars sur son compte en banque. Aujourd’hui, ce serait ses amis qui l’aideraient à subsister.



 

Sources : Eric Toussaint, cnn.com et bbc.co.uk

 

…fin de la parenthèse)

 

Phoebe m’avoue qu’elle a eu un peu de mal à revenir lorsqu’elle a su qui était cet homme. Mais elle aime trop le badminton, et elle estime qu’il a payé sa dette. D’autant plus, qu’il s’est toujours montré très cordial envers elle et qu’après tout, elle ne le connaît que dans le contexte des dimanches matins. Elle a essayé d’en savoir un peu plus sur les malheureux événements de mai 1980, mais apparemment, le dictateur et sa famille nient toute implication. Je ne lui pose pas davantage de questions.

Je regarde silencieusement cet homme qui applaudit ses deux fils en train de se démener dans un match de double. Il sourit, rigole, lâche quelques mots en coréen. Je regarde ses gardes du corps impassibles qui sont postés dans chaque coin du gymnase. Je regarde ses petits enfants qui courent et se chamaillent dans son dos. Je regarde ses belles filles qui s’entretiennent avec sa femme, assises quelques chaises plus loin. La sérénité qui règne dans le gymnase est troublante, j’ai l’impression de regarder un film de mauvais goût. Je divague graduellement et me surprend à m’imaginer en kamikaze infiltré. Les explosifs cachés dans la chaussure, je fais face au dictateur en hurlant un truc du genre « justice ! », tout en pressant le détonateur. Ces pensées stupides et incohérentes me font rire et frissonner.

Phoebe met un terme à mes rêveries: « Would you like to meet him? »

C’est parti ! Nous allons nous poster dans son dos, attendant qu’il nous invite à s’asseoir près de lui. Il s’exprime lentement dans un anglais approximatif. J’apprends qu’il a joué au golf chez lui ce matin, il ne fait cependant plus de badminton. « Now I’m tired » me contie t’il en pesant chacun de ses mots. Sa femme par contre joue toujours. Nous échangeons encore quelques banalités, il me demande ce que je fais en Corée, combien de temps je reste à Séoul, ce que j’étudie. Son fils sert d’interprète lorsque les mots lui manquent. Je lui fais bonne impression, il trouve ça bien que je fasse des études de business. Il sourit et m’adresse un « nice to meet you ». Je lui sers la main et nous repartons avec Phoebe, qui prend le temps d’essuyer discrètement les traces de transpiration laissées par mon postérieur sur la chaise.

 

M. Chang me tend un sac qui contient un coffret de shampoings, gels douche, savons et dentifrices. Cadeau du président. Je remercie Chang et m’incline vers Chun. Sur le coffret on peut lire « more dreams for your life ».

Je suis prié de jouer en double avec l’ancien entraîneur de Corée contre Lee, le champion olympique, et un des fils du président. Chun exulte, il est ravi. Je suis loin d’être du niveau de Lee (qui joue très à la cool et sans forcer) mais nous remportons de justesse le match, sous les applaudissements et les « nice player » répétitifs lancés par le président à mon encontre. A la fin du match, Chang m’informe que le président me convie avec Phoebe à déjeuner chez lui. J’accepte poliment et inspire profondément : comme si mon dimanche matin manquait de piment !

Le président se lève et met ainsi un terme aux rencontres sportives de ce dimanche 16 septembre. On s’aligne en vitesse, pose sa raquette et, un léger rictus au coin des lèvres, je m’essuie discrètement les mains transpirantes sur le mur du gymnase, juste au cas où un ancien dictateur passait dans le coin et souhaitait me serrer la pince. On ne sait jamais ! Je chasse tout cynisme de mon cerveau et reprend la face de l’homme sage-sérieux-serviable-souriant-serein que je maîtrise de mieux en mieux. Le président me serre la main et en ventriloque aguerri fait dire à son Chang que je suis attendu chez lui pour le déjeuner.

Les membres du club sont tous là, ils bavardent autour d’une longue table sur laquelle sont entreposés une quantité de mets coréens, ainsi que les incontournables soucoupes de Kimchi (du choux macéré, plus ou moins pimenté). L’intérieur ne paye pas de mine : un mobilier moche que j’imagine avoir été à la mode dans les années 80’, il n’y a rien de bien clinquant. On s’agite soudainement, c’est le signal dont je connais désormais le rituel : je me poste tourné vers la porte d’entrée, dos à la chaise qui m’a été désignée par Chang. Le président entre, se femme et ses fils suivent. Ample inclinaison, et au passage un petit mot plein d’affection de la first lady : « Oh Gabriel ! Like the angel name ! Nice that you came ! ». Une fois la petite famille installée en bout de table, un ami du président se lève le verre à la main. S’ensuit un long discours en coréen, dont il est inutile de préciser que je n’en ai saisi le moindre mot. La seule chose qui a retenu mon attention et qui m’a d’ailleurs sorti en sursaut de mes divagations kamikazes, c’est le mot « Gabriel » prononcé à la fin du speach et qui a été repris en cœur par tous les convives, le verre de bière levé bien haut. Je saisis hâtivement mon gobelet et le lève à mon tour pour remercier les hôtes et le président du toast qu’ils me portent. Décontenancé, je bois une gorgée, essayant de contenir la rougeur progressive qui gagne mon visage. Ce sera peine perdue car je manque de m’étouffer lorsque le président enchaîne tout sourire sur un très sincère « Welcome Home Gabriel ! »

Le repas débute dans la détente et la bonne humeur ! Sauf pour moi naturellement. Troublé par ce que je viens d’entendre et les scénarios catastrophe parfaitement ficelés qui saturent mon esprit, je ne parviens à saisir ce foutu morceau de kimchi. Ma main droite crispée tremble tellement qu’il m’est impossible d’actionner mon index pour déclencher ce vital mécanisme de pince avec mes baguettes. Je songe d’ailleurs un instant à renoncer complètement, chaque essai infructueux ne faisant qu’accentuer l’ampleur du tremblement. Je souffle un bon coup, me concentre et porte enfin un minuscule morceau de choux à ma bouche. Je me détends et parviens progressivement à apprécier ce moment de convivialité, répondant posément aux nombreuses questions qui fusent de part et d’autre. Le repas s’achève sur décision du président : il se lève, suivit de sa femme et de ses fils. Ils me serrent chaleureusement la main, je leur exprime ma profonde gratitude pour cette matinée et ce délicieux déjeuner. Avant de quitter la pièce, Chang m’informe que je suis invité à venir jouer tous les dimanches. Ca y est, j’ai ma carte de membre du « club ».

En partant avec Phoebe, je leur ai assuré que je reviendrai très rapidement. Je savais pourtant qu’il faudrait que j’en parle à ma conscience, je n’avais toujours pas eu le temps de la consulter. J’y ai beaucoup songé, ça n’a pas été facile de trancher. Je me suis résolu à ne plus y retourner. Parfois je me demande pourquoi je ne devrais pas. Le président était sincère je pense et il s’est montré très généreux à mon égard. A moi il ne m’a rien fait, au contraire. Mais il n’y a pas que moi, il y a les autres aussi. Ceux du passé qui n’auraient pu lui pardonner.



kwangju-1980-img32-copie-1.jpg


kwangju-1980-IMG-46.jpg

kwangju2.jpg

kwangju-1980-img0077.jpg

kwangju-1980-img0080.jpg

1101870629-400.jpg
commentaires (0)    ajouter un commentaire
Jeudi 13 septembre 2007
par Gabo publié dans : Seoulite
P1010887.JPG


Me baladant au gré des stations de métro, je suis tombé par hasard (car ici je fais tout au hasard) sur ce parc de petits vieux près de l’arrêt Jongnosam-ga. Je n’avais jamais vu une telle concentration d’octogénaires. Ils sont des centaines : assis ou allongés sur le sol, des journaux en guise de paillasse ; seuls ou en groupe, sobres bien que très souvent ivres, jouant à une sorte d'échecs coréens, scrutant les passants, attendant que le temps passe ou qu’ils y passent… Certains sont en piteux état, les vêtements déchirés, vautrés à même le sol ils n’ont plus la force de se relever. Ce sont, pour la grande majorité, des vieillards retraités.

Kwang a 78 ans, il a passé toute sa vie à Séoul où il dirigeait un « business » qu’il a délaissé il y a une dizaine d’années. Son anglais est très correct pour quelqu’un qui n’a jamais voyagé. Ses yeux rêvent de voir l’Europe, la France, la Scandinavie, l’Italie, le Danemark. Malgré son sourire qui révèle ses trois dernières dents, Kwang est amer : « old people in Korea are very poor », les jeunes ne s’occupent plus des vieux ici et c’est pourquoi ils se retrouvent tous chaque jour dans ce parc.
 
On me hèle un peu plus loin. Ils sont une dizaine, assis en cercle à boire du Soju (l’alcool local), de la bière et du café. On m’offre un premier verre que je porte tranquillement à mes lèvres. Mais déjà on s’excite autour de moi et je comprends qu’il ne s’agit pas de déguster, je suis un homme et un homme ça boit cul sec. Je vide mon verre d’un trait, on me le rempli illico. J’ai beau protester poliment, sortir un billet pour payer une tournée ou essayer de rendre mon gobelet, rien à faire, je suis invité et pas question de me défiler ! Je trinque, et je trinque… Ils rigolent, applaudissent, m’entraînent par la main et me proposent pêle-mêle piments, cigarettes, insectes séchés, et autres friandises. Je suis un peu perdu, je n’y comprends pas grand-chose, mais j’esquisse tant bien que mal des grands sourires, j’hoche de la tête et je lâche dans le vent quelques mots d’anglais. Lorsqu’un jeune intrigué tente de s’approcher, le petit vieux à l’œil de verre, qui a déjà bien enquillé, se met dans une telle colère que le galopin a vite fait de déguerpir.

Je jette un coup d’œil furtif à ma montre, il n’est que 16h30 et je suis déjà bien amoché. Il faut que je me sorte de ce guet-apens : je m’incline profondément devant chacun de mes hôtes et je lance des « bye bye » à tour de bras ! Je les quitte en titubant, eux ils se retrouveront demain, même heure le gobelet à la main. Un peu plus loin, j’aperçois une ambulance et des médecins qui s’activent autour d’un brancard. Un petit vieux est parti.
commentaires (3)    ajouter un commentaire
Mercredi 5 septembre 2007
par Gabo publié dans : Seoulite

Les premiers moments sont souvent marquées d’une excitation bien particulière. J’ai toujours en tête mon arrivée à l’aéroport JFK de New York et le trajet jusqu’à l’université. La tête collée à la fenêtre du bus essayant de capter les moindre détails : ces boulevards, ce pont, ces grattes ciels, cette énergie que dégage Manhattan. Je me souviens de mon arrivée à Shanghai, ce carrefour où le taxi nous a déposé et s’en est en allé, nous laissant, perdus au pieds de barres d’immeubles uniformes, inhumaines. Jakarta, la nuit sur les bancs de l’aéroport, Berlin, chargé comme une mule, cherchant le numéro 54 de la Linienstraße.

Séoul, n’aura pas échappé à la règle. Je suis trop fatigué pour le 19 :24 qu’affiche l’horloge de mon ordinateur, trop éveillé pour l’heure locale, le 2 :25 qu’affiche ma montre. Je suis au sous-sol d’un immeuble à taille humaine, en haut d’une colline qui surplombe une partie de la ville que je ne vois pas : pas de fenêtres dans ma chambre, je le regrette mais je vais m’y faire, je commence déjà à l’aimer. J’habite en bordure du quartier étudiant de Sinchon, à quelques pas de la marée humaine, du trafic automobile incessant, des ponts piétons aux néons multicolores, des étales de poulpes séchés, des bars flashi, des écrans plasma et autres enseignes colorées, des étudiants coréens achetant ou trinquant… J’ai appelé depuis une cabine à pièce une jeune allemande croisée en début de soirée. Je l’ai rejoins, elle et son groupe d’amis, à OB Park, un bar branché qui t’achèves les pupilles. Bu trois de ces bières sans goût qui te font pisser à l’infini. J’ai discuté avec Chris d’Uruguay, et avec Konrad, un type au sourire sans fin, plein d’entrain, de gaieté et de tactilité. Deux bons types, la tête sur les épaules. Puis j’ai eu le plaisir d’écouter cet expat’ ricain, un produit d’Ohio, qui se vantait de s’être tapé neuf coréennes en quatre mois, et qui ne put s’engager avec aucune d’entre elles car il trouvait leurs parents « un peu trop communistes »… ou « nationalistes »… ou « communautaristes ». A vous de choisir. L’Amérique ? Haine profonde, haine latente, convoitée, imitée ? C’est une histoire de génération.

On ne se démarque pas du groupe, on consomme frénétiquement les mêmes produits : Chanel, Hermès, Vuitton, Gucci et autres luxures, on en raffole, pourvu que ça s’affiche. Copie ou original ? La visibilité suffie, sur le mur, à la télé, au ciné, à la radio, dans les journaux... parce que ça le vaut bien. Il n’y a pas de place pour l’alternative. Les filles batifolent en mini jupes, que vive la chirurgie plastique, le stick de la cosmétique.

Les rues de Sinchon sont connues pour leur densité de bars au mètre carré. Volume à fond, ils s’empilent néons sur néons. Ils se ressemblent un peu trop à ton goût ? Trop commercial hip hop style ? Attends, prends l’ascenseur... Au septieme ou au neuvieme tu trouveras un Jazz Club, ambiance très lounge, ici t’entends ton voisin mais tu payes pour le « silence ».

Tous ces bars c’est pour toi comme pour eux, surtout pour eux. C’est qu’ils boivent et qu’ils boivent les coréens, filles ou garçons, le week end comme en semaine, ils titubent sur les trottoirs, s’endorment dans les pots de fleurs, chantent jusqu’à point d’heure, ça vaut le coup d’œil !

Tout change très vite ici ! On attend encore les premiers graffitis, mais il y a quelques années, se balader main dans la main avec sa petite amie était impensable. Sur la voie publique on échange désormais les premiers baisers...

 

commentaires (0)    ajouter un commentaire

Clichés

 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus