Fin
Chamane, curandero (guérisseur), brujo (sorcier)… Plusieurs noms pour le personnage central des sociétés andines et amazoniennes. Capable de se transformer en homme-oiseau, puma ou jaguar, il est le seul à pouvoir se déplacer dans les différentes dimensions du monde : le monde d’en haut, d’en bas, et le monde visible.
Aujourd’hui, certains se sont constitués une réputation mondiale, avec « lodges » confortables, accueil bilingue, séminaires à la carte et parfois même page Internet à l’appui.
Don Floro Navarro appartient à la vieille école. Sans manager ni secrétaire, l’octogénaire officie à quelques heures de pistes chaotiques de Lambayeque, région autrefois capitale de la civilisation Mochica.
Vautré sur la banquette du mototaxi, Don Floro laisse défiler le paysage sans le voir. Le panier plein d’herbes médicinales à son côté, il revient du
marché de Mochumi encore plus préoccupé qu’à l’aller. C’est que les clients de ce soir sont un sacré défi, même pour un grand curandero comme lui. Croisé au marché, Agustín Rivas, le chamane le
plus cher du pays, a tenté de le rassurer :
« Normalement, les étrangers, d’où qu’ils viennent, c’est un peu toujours les mêmes : des riches qui ne veulent pas en avoir l’air, un peu crasseux et les cheveux ébouriffés ;
ils aiment généralement nous affirmer – avec le ton condescendant du colon - que notre dénuement nous rapproche de la Vérité autant que l’opulence les en éloigne […] Au final, tout ce qu’ils
veulent, c’est se retourner le cerveau, mais en compagnie d’un personnage folklorique pour donner un côté mystique à leur expérience- souvenir. »
Peut-être ben qu'Agustín a raison, sa description tient la route. Ca lui rappelle même l’impression qu’il a eu la veille, au moment de sa rencontre avec les deux jeunes gringos. Mais le doute
subsiste, il ne les sent pas.
Hier, les deux jeunes ont débarqué accompagnés de Margot, une cliente régulière qui tient un hôtel restaurant près de la plage de Pimentel. A l’annonce de son tarif «spécial touriste », les curieux ont fait la grimace. Alors cette crétine de Margot s’est mise à argumenter en sa faveur, vantant le pouvoir et la renommée de Don Floro. Son regard était passionné et insistant comme
si une récompense lui avait été promise au cas où elle les convaincrait.
« Don Floro est très réputé dans la région. Les jeunes lui amènent leur mototaxi à bénir pour que leur engin ne tombe pas en panne et qu’il évite les accidents ;
les vieux viennent avec leur entrejambe. Certains viennent de Lima, Cuzco, et même du Brésil, du Chili, de Colombie, de Suède… Grâce à ses connaissances botaniques, il peut
tout soigner, répondre à tous nos désirs : il utilise l’herbe de l’argent, celle de la santé, de l’amour… »
Le chamane l’a fait taire brutalement. D’habitude, c’est lui qui déblatère ce discours commercial, mais venant de la bouche de cette imbécile, ça l’a
agacé. Et de toute façon, le couple laissait poliment transparaître son désintérêt pour ces arguments génériques. Alors, pour en finir, il a décidé d’abaisser ses honoraires de 500 à 400 soles.
Et qu’ils reviennent le lendemain, il était trop fatigué ce soir-là.
Nauta, un an auparavant. Séparé depuis deux jours de ses compagnons de route, Fernando progresse péniblement au cœur du marché central. Il se faufile entre les stands et les passants, la tête baissée pour passer sous les bâches. L’atmosphère est suffocante. La chaleur poisseuse, commune à toute la jungle, est intensifiée par l’effet de serre des bâches. Le peu d’air disponible, imprégné d’odeurs de poisson, de corne brûlée, de volière… Pas de quoi mettre en appétit, mais il est décidé à se forcer à manger un bout. Il a déjà perdu tellement de poids, il se sent trop faible pour continuer à l’ignorer. D’ailleurs, il a décidé d’aller consulter un homme de connaissance l’après-midi même. Une adresse dans sa poche, un ermite dont on dit beaucoup de bien. Dans le labyrinthe des cantines du marché, il s’assoit comme un habitué sur le premier tabouret de libre, sans prendre le temps de consulter le menu. Avalant mécaniquement sa soupe au riz, il jette un œil à l’adresse gribouillée sur son paquet de Hamilton : Juan Salas Mesa, Rio Yarapa, caserio Nuevo Loreto. C’est à au moins deux heures de peke-peke[1].
Sur la berge de l’Amazone, il y a déjà pas mal de monde qui attend pour embarquer. Et surtout beaucoup de marchandises : des gros sacs de vêtements, des ananas, des régimes de bananes de toutes tailles, des yuccas et même quelques poules… Tout le monde est mis à contribution pour charger le bateau : les enfants dockers et les usagers se passent les fruits et les sacs à la chaîne. Le moteur de l‘embarcation entame sa quinte de toux caractéristique, Fernando tente de se faire une petite place parmi les ananas qui lui piquent les fesses. Les visages sont fatigués après la journée de marché. Les corps entassés à l’avant et à l’arrière du bateau, pêle-mêle avec les marchandises. Le centre de la barque est le territoire réservé de deux jeunes touristes. Ils sont confortablement étendus dans des hamacs fixés aux chevrons du toit. Leurs appareils photo futuristes mitraillent le paysage, les nuages, les dauphins roses, les fruits et les passagers, Fernando compris. Le bateau zigzague lentement entre les courants pour remonter le fleuve. Sur demande, des villageois embarquent ou débarquent. Après une demi-heure de trajet, le guide des étrangers réclame une pause de 5 minutes au prochain village. Au ton sans appel, le conducteur du bateau suppose que c’est sérieux et obéit sans un mot. Arrivé au « port », quelques rondins entrecroisés, la barque s’amarre. Quinze minutes plus tard, le guide et son assistant reviennent tranquillement du village. Très vite, le conducteur constate dans un froncement de sourcil que leur besoin pressant, c’était l’alcool. Une bouteille de Coca Cola de 50 cl pleine d’Aguardiente[2]. Les deux guides s’enivreront le reste du trajet, s’amusant à forcer un peu la main aux deux gringos.
Tu es arrivé mon frère ! Fernando est réveillé en sursaut par le conducteur. Un peu paniqué, il jette son sac sur le dos et saute sur la plateforme flottante. Dans la précipitation, son pied droit glisse entre deux rondins, il se rattrape lourdement, ce qui a pour effet de faire couler un autre rondin. Au terme d’une danse épileptique, Fernando a évité le pire, il n’est trempé que jusqu’à la ceinture.
Cet épisode fait bien rire Juan ! Le médecin-botaniste-guérisseur a conservé toute son espièglerie de gamin malgré ses 57 ans. Il installe
Fernando dans un hamac, puis disparaît dans son jardin luxuriant. Quand il revient, ses bras sont chargés de racines et de plantes de toutes les couleurs. Il les écrase, pèle, malaxe, et cuisine
toute l’après-midi. L’odeur émanant du feu est de plus en plus écoeurante. La nuit tombée, les bougies allumées, Juan apporte une décoction noire encore fumante dans une vieille bouteille
plastique. Pas de mots pour décrire l’expérience de Fernando. Il passe du rire aux larmes, pousse des cris inhumains, se sent mourir, vomit ses entrailles, dévoré de l’intérieur par le serpent de
l’ayahuasca.
Animation de Antonio Soho Cahuas, PUCP.
A son réveil le matin suivant, il a le sentiment d’être un nouveau-né, comme s’il prenait contact avec la réalité pour la première fois. Mécaniquement, il se lève, remercie son soigneur et repart pour la ville. Il ne sait pas pourquoi, mais il doit appeler sa famille. Son frère répond, Fernando parle sans savoir ce qu’il dit, le serpent est encore aux manettes de son esprit. Venez me chercher, je souffre d’un début de tuberculose.
Son premier réflexe est de se rattraper et se corriger, mais il sent que c’est réel. Le serpent le lui a enseigné.
Allongés dans le sable, ils ont été rejoints par la dizaine de nomades présents ce jour-là. Ils se connaissent tous : Hugo le sympa d’Ayacucho, Jose le mexicain, Jorge l’équatorien, Angelino l’excentrique, Nadia la belle rasta… On s’échange des nouvelles de connaissances communes, expose les projets de chacun, évoque de possibles retrouvailles ultérieures, échangent les contacts mails manquants au carnet d’adresses.
Profitant de l’obscurité naissante, Angelino embrase les deux extrémités de sa perche et se lance dans une chorégraphie à mi-chemin entre les mouvements de majorette et le kata de kung-fu. Son look très travaillé le rend encore plus fascinant : ses longues pattes de cheveux en pointe, ses lunettes de chips, ses sandales de grec… Et ses déplacements de félin ! Ce ne sont pas les jongleries d’un équilibriste qu’ils voient, c’est une image, une sorte de petite œuvre humaine. Alors que Fernando se décide à l’accompagner avec des torches enflammées, la longue silhouette de Patrick apparaît. Il fait déjà bien nuit, il faut partir tout de suite. Heureusement la lune presque pleine éclairera leurs pas. Avant de s’enfoncer dans le désert, Jeannot tient absolument à boire la décoction de San Pedro ; il l’a préparé une journée durant spécialement pour l’occasion. Dans une grimace d’amertume, il ingurgite la moitié du jus visqueux et passe la bouteille à Fernando. Les premiers effets de la substance hallucinogène devraient se manifester d’ici une heure, ce qui devrait correspondre à leur arrivée au camp.
Dans le désert, Patrick a l’air de flotter, il distance très facilement ses hôtes qui doivent se contenter de suivre ses traces pour ne pas se perdre. Jeannot et Fernando soufflent comme s’ils progressaient à 5000 mètres d’altitude ; devant, le gardien du désert souffle continuellement dans son didgeridoo, un peu comme Mihai, le berger roumain qui guide ses moutons au son de sa flûte.
Après avoir gravi de nombreuses dunes, ils découvrent enfin le campement : 3 hamacs, un abri pour les poubelles collectées et une tente arborant des messages de dévotion à Pachamama, entendez « Terre Mère ». Epuisés par la marche et le début de nausée provoquée par la potion, les deux compères s’effondrent littéralement dans les hamacs. Patrick leur donne rapidement les consignes de sécurité, comme ne pas tenter de rejoindre la lagune en pleine journée ou ne pas quitter le campement sans eau, puis repart pour la lagune. Alors qu’il a déjà disparu derrière les dunes, les deux compères restent immobiles à suivre les vibrations du didgeridoo qu’ils entendent d’abord et qu’ils finissent par imaginer.
Le projet initial du barbecue est tacitement abandonné : le breuvage amer leur donne plus envie de dégurgiter que de d’avaler quoi que ce soit. Il devient par contre impératif de faire un feu : le froid tenaille et leur état de faiblesse les fait grelotter. Le feu de camp lancé, les deux ermites d’un soir se serrent autour de la source de chaleur et se glissent doucement dans un état d’hypnose. Le combustible est tellement sec qu’il faut sans arrêt alimenter les flammes gourmandes. Les yeux rivés sur le feu, ils enfouissent leurs pieds nus dans le sable chauffé par les braises. Leurs visages sont travaillés, leurs sentiments confus oscillent entre l’état de béatitude, de contemplation et la douleur de se trouver seuls face à eux-mêmes. Fernando sent son visage vieillir, dévoré par la culpabilité et la peur de disparaître. Dans un état proche de la transe, des pensées le bousculent : Que dois-je faire ? Tout avouer et tout perdre ? Ou m’accrocher aux dernières apparences qui me protègent ? Jeannot pourrait-il comprendre ? Ne m’abandonnerait-il pas immédiatement, effrayé ? C’est sûr qu’il m’en voudra, il est déjà trop tard pour le dire… Et puis je suis déjà en train de disparaître !
Il sursaute, prenant conscience qu’il vient de dire la dernière phrase à haute voix ! Il n’ose pas lever les yeux vers Jeannot, peut-être est-il trop fasciné par les flammes pour avoir entendu… Mais Jeannot a ressenti le malaise. Plus que le murmure, c’est le sursaut qui l’intrigue. Qu’est ce qui ne va pas ?
Fernando se sent complètement transparent, il panique, chaque seconde silencieuse qui s’écoule le décontenance et l’oppresse plus encore. Finalement,
au bout d’une minute infinie, de grosses larmes viennent combler l’absence de mots. Entre deux sanglots, il crie presque : la tuberculose est en train de me dévorer !
A suivre.
Passées les premières dunes,
on découvre un petit hameau structuré comme un cadre de tableau enjolivant la peinture qu’est cette grande flaque d’eau : la laguna de Huacachina. En soit, ce n’est pas extraordinaire, une
flaque - surtout qu’elle n’est pas au milieu du désert – mais celle-ci est célèbre, elle apparaît même au dos du billet de 50 soles.
Patrick est une figure emblématique du site et tout le monde sait où le trouver. Voyant Fernando, c’est lui qui vient à notre rencontre, suivi de près par une jeune baba humanitaire française. Son physique est à l’image de sa personnalité charismatique ; grand et svelte, les joues légèrement creusées habillées d’une barbe christique, des lunettes profilées aux verres opaques. La jeune fille ne parait pas bien parler ni même bien comprendre l'espagnol. Néanmoins, elle sourit ou acquiesce à chaque intervention de Patrick. Il accepte tout de suite d’entreposer leur bataclan dans sa chambre minuscule qu’il doit en plus partager avec ses deux filles présentes pour le week-end. La discussion prend l’allure d’un dialogue entre Patrick et Jeannot. Patrick raconte son campement à une heure de marche dans le désert, les volontaires qui l’accompagnent pour l’aider dans son ramassage de détritus, ses petits tracas avec la police qui s’oppose à sa mission, son entêtement pacifique et sans haine…
Aïe, aïe, laeticia… elle va me manquer ! Les yeux enfoncés dans les orbites, il n’arrive plus à retenir
ses larmes et préfère épargner Jeannot d'un spectacle gênant en se réfugiant dans les toilettes. Quand Fernando ressort de son refuge, sa silhouette et ses mouvements témoignent d’une grande
faiblesse attendrissante. Les larmes versées ont dû finir de dessécher son corps.
Une fois assis, les émotions rassemblées, il entame sans prévenir une rétrospective de son existence à voix haute. Jeannot, légèrement distrait par les longs cheveux noirs de son interlocuteur
mélancolique, s’efforce de prendre sa posture d’oreille attentive. Au fil de la longue confidence, Jeannot retient certains mots – abandon des études, drogue, décadence, vol, deal,
désintoxication, nouvelle vie, voyage, rencontres… – et réinterprète la vie de Fernando. Imprégné d’images de films sur l’obscure et violente Amérique Latine ( Cidade de Deus,
Ser mexicano es un orgullo pero…ser de Tepito es un don de Dios…), il imagine un parcours chaotique et passionné, jonché d’injustices et de drames. Heureusement, le récit de
Fernando se termine sur une note autrement plus positive que les films du genre : il se dit changé, sa volonté s’est renforcé, ses parents lui refont confiance, il ne travaille pas trop et
réalise ses rêves.
Je n’ai rien, et pourtant je vis dans l’abondance !
Pendant ses deux ans passés en Colombie et depuis lors, il s’est levé tous les matins sans un sou en poche. Et tous les soirs, il s’est couché repus et heureux. Chaque jour est
une histoire différente, pleine de surprises, et rien ne subsiste jusqu’au lendemain. Réconcilié avec lui-même, Il se met à se préoccuper pour ses parents. Cette liberté, cette absence de manque
dont il jouit, il regrette qu’eux en soient privés.
Moi qui ne fais rien pour, je ne manque jamais de rien, alors que mes parents se laissent se faire exploiter, se tuent à la tâche sans jamais satisfaire leurs
besoins.
Fernando explique au suisse qu’il voudrait enseigner à ses parents qu’ils n’ont pas besoin de portable pour garder contact, de voiture pour se déplacer ni d’appareils photo pour
profiter du paysage.
Fumant du bout des lèvres et sirotant son rhum mauvais-mais-péruvien, il continue de développer les aspects épanouissants de sa nouvelle vie : sa sérénité nouvelle, les compagnons de voyage
de toutes les nationalités, tous les pays du continent qu’il a visité, les expériences uniques en tout genre, les aventures sexuelles hors du commun… Cette exhaustivité devient presque politique
aux yeux de Jeannot. Il doit encore avoir du mal à l’assumer, sûrement vis-à-vis des sacrifices de ses parents, et cherche en conséquence à justifier son choix, songe-t-il.
Alors qu’il en est au chapitre du formidable réseau de ses pairs artisans voyageurs, il mentionne un certain Patrick qui, sédentarisé, s’évertuerait à ramasser les déchets accumulés
dans un désert non loin de là. Jeannot réagit sur-le-champ, s’il y a un désert pas loin, pourquoi ne pas y aller ! La décision était prise : le départ est prévu pour le
surlendemain.
Il a fallu plus de quatre heures pour arriver à Ica. La nuit est déjà bien avancée. Fernando connaît bien la ville, mais malgré tout, ils rebroussent chemin à plusieurs reprises. Il n’était
pas revenu depuis le séisme du 15 août, et la plupart de ses points de repère ne sont plus que des tas de gravas et de détritus. La marche est pénible avec les gros sacs dans le dos, l’air trop
sec quasi irrespirable tant il est chargé de poussière des décombres et de sable du désert.
Après une courte nuit dans un hôtel douteux, un copieux petit déjeuner de poulet-riz et une nouvelle longue marche, les deux nouveaux acolytes hèlent une mototaxi qui les emmène pour quelques
soles à la lagune de Huacachina, aux portes du désert.
A suivre.
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