Mardi 15 janvier 2008
par Pachamamico publié dans : C'est le Pérou!
undefinedDon Floro manie à merveille les ficelles ancestrales du chamane. Le prix d’abord, merveilleusement élevé, sert aussi à persuader du sérieux de son travail. L’attente participe également à l’auto conviction du client : grâce aux temps d’attente apparemment injustifiés, celui qui sollicite les talents du chamane se sent déjà en contact avec l’irrationnel. Le tarif prodigieux de Don Floro les avait déjà bien perturbés : dans une campagne si reculée, où ni l’eau courante ni l’électricité s’y aventuraient, 400 soles (soient 4 salaires minimums) est un prix surnaturel ! Et puis en laissant les deux gringos seuls pendant 3 heures, avec pour seule compagnie les bougies et les moustiques, le vieux chamane leur a fait comprendre qu’un rendez-vous avec les esprits ne s’exige pas, comme le passage obligé des étrangers en voie de régularisation qui doivent passer des journées d’attente en préfecture pour réaliser qu’ils ne sont pas au bout de leur peine. Le voyage inter dimensionnel est une chance qui se mérite.
 
Le chamane réapparaît enfin dans la pièce. Pas de costume ni plumes d’oiseau rare sur la tête, juste une grosse marmite encrassée encore fumante au bout des bras. Une fois la gamelle posée, Don Floro allume une lampe torche et ordonne de s’approcher. Il leur sert une bonne louche dans un vieux calice. Chacun avale sa mixture d’un trait, comme un ouvrier assoiffé par le cagnard descendrait un Inca Kola, sans que l’amertume du San Pedro ne les fasse grimacer. Il est vrai qu’ils se sont vantés d’avoir déjàDSC00400.JPG goûté le cactus en le préparant eux-mêmes, ils doivent être habitués... Espérons qu’ils réagiront quand même à la décoction, que l’accoutumance n’est pas déjà trop grande pense-t-il. Lui aussi s’envoie sa dose sans effort, mais c’est plus normal : ça fait 60 ans qu’il est chamane, donc 60 ans qu’il boit une à trois fois par semaine de ce jus verdâtre, ça donne le temps de s’habituer.
La cérémonie commence, même si la mescaline ne se fera sentir que d’ici une heure. Don Floro pose toutes sortes de questions : les unes très matérielles, comme demander où ils ont dormi la veille, mélangées à d’autres beaucoup plus intimes, sentimentales et spirituelles : les morts de la famille, les amours, les envies, projets… Ce faisant, le curandero se renseigne sur leur situation, attentes et craintes tout en les plongeant dans leur propre sensibilité, leurs représentations, les idées auxquelles ils veulent croire. A ces questions, le maître de cérémonie y mêle des bribes d’Histoire : tous les Incas buvaient du san Pedro une fois par mois pour purifier l’estomac par le vomissement et l’âme par le dialogue avec les esprits. Ensuite, il leur demande de se lever et de se déplacer dans l’obscurité, bouger les bras, la tête, tout le corps pour que la mescaline atteigne tous les recoins du corps et de l’esprit. Pendant qu’ils se déplacent à tâtons, Floro les accompagne d’incantations rythmées de crachats et d’onomatopées. Heeeuuussa est un appel lancé aux esprits, le crachat permettant de se débarrasser des esprits indésirables. Si un esprit mauvais persiste, il peut toujours s’armer d’un des trois sabres plantés au sol pour se défendre. Tout le monde spirituel est mobilisé : celui qui provient de la terre, c'est-à-dire les plantes, mais aussi des cieux, comme Sainte Marie et Jésus Christ. Don Floro s’adresse tantôt au christianisme, tantôt au savoir des plantes, et tantôt aux jeunes explorateurs. Sur le ton de la récitation, les mots ont tendance à se bousculer à la sortie de sa bouche. Les jeunes n’ont pas toujours l’air de saisir à quel moment le chamane s’adresse à eux ou aux esprits.
Au bout de 2 heures d’incantations, Floro s’inquiète de ne pas voir ses clients vomir. Quand il leur demande, ils prétendent ne rien ressentir, si ce n’est le sommeil. Pour les réveiller, il décide d’avancer l’heure du « lever de tabac ». Ils se voient confier une coquille d’escargot de mer chacun et sont invités à sortir. Dehors, les milliers d’étoiles éclairent autant qu’une pleine lune. Dans la cour, Floro avait planté 2 cannes métalliques au sol. Il les fait tourner autour de ces totems, comme les indiens dans Lucky Luke, et les accompagne d’un chant Icaro : Abre hierba, guiding guiding guiding… peja hierba, guiding guiding guiding… cura hierba, guiding guiding guiding. Son phrasé est voisin du slam, mais le ton est plus profond, plus lugubre, guttural. La cadence du chant s’emballe, les aventuriers en herbe accélèrent inconsciemment leur ronde, emportés par leur propre inertie. Soudain, il les arrêtent, verse un liquide dans leur coquillage et leur ordonne de l’inhaler par la pointe de la coquille. L’AllemandeCIMG1952.JPG reste hébétée, mais le garçon a compris et lui ouvre la voie. Dans un grand reniflement entrecoupé d’une toux explosive, le jeune ingurgite par la narine la totalité de l’alcool de tabac contenu dans le coquillage. La jeune fille tente de l’imiter et vomit aussitôt. Deuxième tournée. Leur narine s’y est accoutumée cette fois. Ils doivent maintenant reprendre leur ronde. Un peu saoule, la fille l’interroge sur l’utilité de ce rituel, mais Don Floro n’a pas à s’expliquer sur le sens rationnel de la cérémonie. Elle reprend docilement la ronde étourdissante.
Retour dans la salle. Après sondage, Floro constate, un peu préoccupé, que ces sacrés petits blondins sont toujours aussi sereins. Pas de fièvre, pas d’inconfort, encore moins d’hallucinations. On reprend les prières dirigées à la Sainte Trinité catholique, aux esprits des plantes, des pierres et des forêts. …Heeussssa…Floro décrit des esprits qui viennent le visiter : une grand-mère et son bâton, une momie, un Alberto, une Maria, un Jorge… Tout cela n’évoque rien pour ces jeunes. Il aurait fallu qu’il se renseigne sur des noms européens. …Heeussssa… Ah si, Pedro, enfin Pierre en français. Mais apparemment, ça ne suscite pas d’inquiétude chez le petit français… Passons aux lieux : de l’eau, un port…attention à la noyade ! Rien non plus… Nouvelles incantations. Les mots se bousculent, s’empêtrent dans la bouche pâteuse, la voix s’égosille, la puissance diminue. Les mêmes mots sont prononcés, mais les rythmes sont cassés, la transe est maintenant hors d’atteinte.
Rien ne va plus pour Don Floro Navarro. Fuyant l’échec, il prend la Russo-allemande à parti et lui indique- en éclairant brièvement sa lampe torche - l’endroit exact où elle doit venir s’asseoir. Crois-tu en Jésus Christ ? La jeune fille, effrayée et mal à l’aise avec l’espagnol, ne parvient pas à lui faire comprendre qu’elle a grandit dans un pays communiste, où la foi n’est pas une éventualité. Elle voudrait bien croire, elle essaie, autrement elle ne serait pas là ; mais pour l’instant elle n’est qu’agnostique, c’est un début. Elle retourne aux côtés du garçon. Heeussssa…Floro reprend sans y croire incantations et crachats.
 
Le lendemain matin sur le chemin du retour au village. Bien sûr il n’y avait pas de mototaxi qui les attendait devant chez le chamane. A pieds, il doit y en avoir pour quatre heures. Ils n’ont dormi que deux heures, de 4 à 6 heure du matin, mais ils sont relativement alertes, capables d’apprécier le paysage, très plat, travaillé par les agriculteurs et leurs chevaux. Sur la route, ils ne passent pas inaperçus : les campesinos relèvent la tête, déplient leur dos fourbu et leur font de grands signes joyeux. Des enfants tentent même de courir dans l’eau stagnante pour rattraper les deux étrangers égarés. Les deux voyageurs sont eux aussi satisfaits finalement : pendant quelques instants, ils se sont pris pour des explorateurs, des vrais aventuriers, loin des sentiers battus. Enfin un mototaxi soulève de la poussière au loin. Le moteur encrassé rugit, la cabine des passagers se balance dangereusement au rythme des creux et bosses de la piste. Dans un élan épique, ils se disent qu’ils pourraient peut-être finir à pieds. Le taxi s’arrête à leur hauteur : …Vous allez à Mochumi ? mais vous allez dans le sens contraire, vous lui tournez le dos ! Têtes basses, ils s’installent laborieusement à l’arrière de l’engin, les sacs à dos dans les bras et le caméscope autour du cou.
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Fin 
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Jeudi 10 janvier 2008
par Pachamamico publié dans : C'est le Pérou!
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Le lendemain.
La mototaxi arrive dans sa cour et fait demi-tour, prêt à repartir. Don Floro s’extirpe habilement de la banquette arrière, fait glisser la anse de son panier dans le creux de son coude et paye le jeune taxi.
Il y a du monde chez lui : sa benjamine qui s’affaire dans la cuisine. Des 4 enfants du vieux chamane, seul la plus jeune vit encore dans la région. Les autres se sont expatriés au terme d’études prestigieuses financées par Papa. Installée aux « Etats »[-Unis], l’aînée a même été décorée par l’ancien président péruvien Fujimori (aujourd’hui en prison).Une autre est en Suisse, et son fils s’est installé en Espagne. La petite dernière est arrivée chez son Papa tôt ce matin. Elle vient régulièrement lui donner la main. Elle lui apporte des denrées introuvables à Mochumi, passe le balai sur les dalles de terre crue, lui mitonne un bon repas… Ce matin, elle lui a préparé un puissant feu de cheminée, et l’eau de la marmite suspendue frémit déjà. Les herbes, cactus et racines du marché sont étalés sur la table. Les racines juteuses et odorantes sont écrasées dans le mortier, les herbes découpées en petits brins, le gros cactus coupé en tranches, puis broyé au mixer. La marmite est remontée d’un cran pour réduire l’ébullition, les ingrédients immergés. Ensuite, il faut aller nourrir toutes les bêtes de la ferme qui réclament depuis l’aurore : les « cuyes » (cochons d’inde élevés pour leur chair) couinent même dès la fin de la nuit, les poules et surtout les coqs criards perchés dans les arbres, les vaches squelettiques, l’âne… Et comme tous les matins, l’envie d’aller aux WC survient alors que le tour des auges n’est pas encore achevé. La ration de luzerne pour l’âne est rapidement expédiée, à la suite de quoi Don Floro trottine jusqu’aux toilettes du coin de la cour. Quatre pans de murs d’1m30 encadrant deux fosses surmontées d’un trône de pierre taillée, une cloison séparant le trou pour filles du trou pour garçon, des journaux en guise de PQ. Pour les touristes, Floro a pris soin d’écrire à la peinture blanche « Damas » et « Hombres » et de mettre des flèches pour éviter les confusions.
Soulagé, le vieil homme s’allonge dans son hamac, sous le vieil arbre noueux dominant la cour. Son cerveau rumine encore. Les deux gamins vont arriver qu’il n’aura toujours pas trouvé la sérénité nécessaire à son travail. Les heures passent, il ne quitte son hamac que brièvement pour avaler le déjeuner préparé par sa fille. A la nuit tombante enfin, un bruit de moteur vient le rassurer : ils arrivent. Il n’est toujours pas prêt, mais au moins le trac qui tenaille va enfin cesser.
Les deux curieux s’approchent prudemment du vieux sorcier, un sourire hésitant aux lèvres. Ils ont autour de 25 ans. Ils se ressemblent un peu : châtains blonds, blancs de peau et de taille moyenne. Pas frère et sœur non plus, peut-être un couple.
Don Floro les conduit silencieusement dans une salle qui sépare son habitation dundefinedu poulailler et des cages à cuyes. Avec sa large entrée qui donne sur la cour, cette salle aurait pu être un garage. La lumière ne peut entrer que par deux petites ouvertures creusées dans le plafond de terre. Des lambeaux de moustiquaire n’empêchent pas les bestioles d’entrer, mais ondulent gracieusement au rythme des courants d’air. Le sorcier assoit les deux étrangers sur des bottes de paille enrobées de plastique. Puis l’obscurité lui rappelle d’allumer les bougies de l’autel. La lumière rouge et vacillante lui révèle deux visages à l’expression mitigée : la bouche crispée par l’odeur de purin et la poussière, le regard fixe et impatient. Rassuré que la mise en condition prenne sur les visiteurs, Don Floro leur grommelle de se reposer en attendant son retour. En s’éloignant, il s’arrête et se penche sur l’une des flammes vacillantes, fiche une Hamington à la commissure et carbonise maladroitement le premier tiers de la clope. Il se redresse en pompant trois profondes bouffées avant de disparaître.
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Jeudi 10 janvier 2008
par Pachamamico publié dans : C'est le Pérou!

Chamane, curandero (guérisseur), brujo (sorcier)… Plusieurs noms pour le personnage central des sociétés andines et amazoniennes. Capable de se transformer en homme-oiseau, puma ou jaguar, il est le seul à pouvoir se déplacer dans les différentes dimensions du monde : le monde d’en haut, d’en bas, et le monde visible.

Aujourd’hui, certains se sont constitués une réputation mondiale, avec « lodges » confortables, accueil bilingue, séminaires à la carte et parfois même page Internet à l’appui.

Don Floro Navarro appartient à la vieille école. Sans manager ni secrétaire, l’octogénaire officie à quelques heures de pistes chaotiques de Lambayeque, région autrefois capitale de la civilisation Mochica.

 

 

Vautré sur la banquette du mototaxi, Don Floro laisse défiler le paysage sans le voir. Le panier plein d’herbes médicinales à son côté, il revient du marché de Mochumi encore plus préoccupé qu’à l’aller. C’est que les clients de ce soir sont un sacré défi, même pour un grand curandero comme lui. Croisé au marché, Agustín Rivas, le chamane le plus cher du pays, a tenté de le rassurer :

« Normalement, les étrangers, d’où qu’ils viennent, c’est un peu toujours les mêmes : des riches qui ne veulent pas en avoir l’air, un peu crasseux et les cheveux ébouriffés ; ils aiment généralement nous affirmer – avec le ton condescendant du colon - que notre dénuement nous rapproche de la Vérité autant que l’opulence les en éloigne […] Au final, tout ce qu’ils veulent, c’est se retourner le cerveau, mais en compagnie d’un personnage folklorique pour donner un côté mystique à leur expérience- souvenir. »

Peut-être ben qu'Agustín a raison, sa description tient la route. Ca lui rappelle même l’impression qu’il a eu la veille, au moment de sa rencontre avec les deux jeunes gringos. Mais le doute subsiste, il ne les sent pas.

Hier, les deux jeunes ont débarqué accompagnés de Margot, une cliente régulière qui tient un hôtelCIMG1959.JPG restaurant près de la plage de Pimentel. A l’annonce de son tarif «spécial touriste », les curieux ont fait la grimace. Alors cette crétine de Margot s’est mise à argumenter en sa faveur, vantant le pouvoir et la renommée de Don Floro. Son regard était passionné et insistant comme si une récompense lui avait été promise au cas où elle les convaincrait.                                                                                                                                
« Don Floro est très réputé dans la région. Les jeunes lui amènent leur mototaxi à bénir pour que leur engin ne tombe pas en panne et qu’il  évite les accidents ;  les vieux viennent avec leur entrejambe. Certains viennent de Lima, Cuzco, et même du Brésil, du Chili, de Colombie, de Suède… Grâce à ses connaissances botaniques, il peut tout soigner, répondre à tous nos désirs : il utilise  l’herbe de l’argent, celle de la santé, de l’amour… »

Le chamane l’a fait taire brutalement. D’habitude, c’est lui qui déblatère ce discours commercial, mais venant de la bouche de cette imbécile, ça l’a agacé. Et de toute façon, le couple laissait poliment transparaître son désintérêt pour ces arguments génériques. Alors, pour en finir, il a décidé d’abaisser ses honoraires de 500 à 400 soles. Et qu’ils reviennent le lendemain, il était trop fatigué ce soir-là.lezard-modif.JPG

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Lundi 12 novembre 2007
par hen publié dans : C'est le Pérou!

Nauta, un an auparavant. Séparé depuis deux jours de ses compagnons de route, Fernando progresse péniblement au cœur du marché central. Il se faufile entre les stands et les passants, la tête baissée pour passer sous les bâches. L’atmosphère est suffocante. La chaleur poisseuse, commune à toute la jungle, est intensifiée par l’effet de serre des bâches. Le peu d’air disponible, imprégné d’odeurs de poisson, de corne brûlée, de volière… Pas de quoi mettre en appétit, mais il est décidé à se forcer à manger un bout. Il a déjà perdu tellement de poids, il se sent trop faible pour continuer à l’ignorer. D’ailleurs, il a décidé d’aller consulter un homme de connaissance l’après-midi même. Une adresse dans sa poche, un ermite dont on dit beaucoup de bien. Dans le labyrinthe des cantines du marché, il s’assoit comme un habitué sur le premier tabouret de libre, sans prendre le temps de consulter le menu. Avalant mécaniquement sa soupe au riz, il jette un œil à l’adresse gribouillée sur son paquet de Hamilton : Juan Salas Mesa, Rio Yarapa, caserio Nuevo Loreto. C’est à au moins deux heures de peke-peke[1].

Sur la berge de l’Amazone, il y a déjà pas mal de monde qui attend pour embarquer. Et surtout beaucoup de marchandises : des gros sacs de vêtements, des ananas, des régimes de bananes de toutes tailles, des yuccas et même quelques poules… Tout le monde est mis à contribution pour charger le bateau : les enfants dockers et les usagers se passent les fruits et les sacs à la chaîne. Le moteur de l‘embarcation entame sa quinte de toux caractéristique, Fernando tente de se faire une petite place parmi les ananas qui lui piquent les fesses. Les visages sont fatigués après la journée de marché. Les corps entassés à l’avant et à l’arrière du bateau, pêle-mêle avec les marchandises. Le centre de la barque est le territoire réservé de deux jeunes touristes. Ils sont confortablement étendus dans des hamacs fixés aux chevrons du toit. Leurs appareils photo futuristes mitraillent le paysage, les nuages, les dauphins roses, les fruits et les passagers, Fernando compris. Le bateau zigzague lentement entre les courants pour remonter le fleuve. Sur demande, des villageois embarquent ou débarquent. Après une demi-heure de trajet, le guide des étrangers réclame une pause de 5 minutes au prochain village. Au ton sans appel, le conducteur du bateau suppose que c’est sérieux et obéit sans un mot. Arrivé au « port », quelques rondins entrecroisés, la barque s’amarre. Quinze minutes plus tard, le guide et son assistant reviennent tranquillement du village. Très vite, le conducteur constate dans un froncement de sourcil que leur besoin pressant, c’était l’alcool. Une bouteille de Coca Cola de 50 cl pleine d’Aguardiente[2]. Les deux guides s’enivreront le reste du trajet, s’amusant à forcer un peu la main aux deux gringos.

Tu es arrivé mon frère ! Fernando est réveillé en sursaut par le conducteur. Un peu paniqué, il jette son sac sur le dos et saute sur la plateforme flottante. Dans la précipitation, son pied droit glisse entre deux rondins, il se rattrape lourdement, ce qui a pour effet de faire couler un autre rondin. Au terme d’une danse épileptique, Fernando a évité le pire, il n’est trempé que jusqu’à la ceinture.

Cet épisode fait bien rire Juan ! Le médecin-botaniste-guérisseur a conservé toute son espièglerie de gamin malgré ses 57 ans. Il installe Fernando dans un hamac, puis disparaît dans son jardin luxuriant. Quand il revient, ses bras sont chargés de racines et de plantes de toutes les couleurs. Il les écrase, pèle, malaxe, et cuisine toute l’après-midi. L’odeur émanant du feu est de plus en plus écoeurante. La nuit tombée, les bougies allumées, Juan apporte une décoction noire encore fumante dans une vieille bouteille plastique. Pas de mots pour décrire l’expérience de Fernando. Il passe du rire aux larmes, pousse des cris inhumains, se sent mourir, vomit ses entrailles, dévoré de l’intérieur par le serpent de l’ayahuasca.  

  Animation de Antonio Soho Cahuas, PUCP.

A son réveil le matin suivant, il a le sentiment d’être un nouveau-né, comme s’il prenait contact avec la réalité pour la première fois. Mécaniquement, il se lève, remercie son soigneur et repart pour la ville. Il ne sait pas pourquoi, mais il doit appeler sa famille. Son frère répond, Fernando parle sans savoir ce qu’il dit, le serpent est encore aux manettes de son esprit. Venez me chercher, je souffre d’un début de tuberculose.

Son premier réflexe est de se rattraper et se corriger, mais il sent que c’est réel. Le serpent le lui a enseigné.



[1] Barque équipée d’un moteur de tondeuse au bruit éponyme. Principal transport en commun d’Amazonie.

[2] Le « whiskey de la selva » : alcool de canne à quatre soles le litre.    

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Mercredi 7 novembre 2007
par Henito publié dans : C'est le Pérou!

 

 

Le soir commence à tomber sur la lagune. Fernando et Jeannot finissent de digérer le festin financé par la vente d’un banal collier à un prix inespéré. Il fut un temps où Fernando aurait culpabilisé de vendre à un prix si extravagant. Mais il s’est depuis trouvé une parade morale, qui n’est d’ailleurs pas de lui : considérer que le prix juste d’un objet qu’il a fabriqué en une heure vaut 5 soles revient à se référer au salaire péruvien. Mais vu qu’il s’agissait de finlandaises, il faut considérer leur salaire pour connaître le prix juste. En somme, ce n’est pas un objet qu’il vend, ce sont des heures de travail qu’ils échangent : une heure de travail péruvien produit un collier de graines colorées, une heure de travail finlandais produit un salaire de 40 soles. Une heure contre une heure, le collier vaut bien 40 soles…Heureux, il sourit, fier de son raisonnement encore une fois appliqué.

Allongés dans le sable, ils ont été rejoints par la dizaine de nomades présents ce jour-là. Ils se connaissent tous : Hugo le sympa d’Ayacucho, Jose le mexicain, Jorge l’équatorien, Angelino l’excentrique, Nadia la belle rasta… On s’échange des nouvelles de connaissances communes, expose les projets de chacun, évoque de possibles retrouvailles ultérieures, échangent les contacts mails manquants au carnet d’adresses.

Profitant de l’obscurité naissante, Angelino embrase les deux extrémités de sa perche et se lance dans une chorégraphie à mi-chemin entre les mouvements de majorette et le kata de kung-fu. Son look très travaillé le rend encore plus fascinant : ses longues pattes de cheveux en pointe, ses lunettes de chips, ses sandales de grec… Et ses déplacements de félin ! Ce ne sont pas les jongleries d’un équilibriste qu’ils voient, c’est une image, une sorte de petite œuvre humaine. Alors que Fernando se décide à l’accompagner avec des torches enflammées, la longue silhouette de Patrick apparaît. Il fait déjà bien nuit, il faut partir tout de suite. Heureusement la lune presque pleine éclairera leurs pas. Avant de s’enfoncer dans le désert, Jeannot tient absolument à boire la décoction de San Pedro ; il l’a préparé une journée durant spécialement pour l’occasion. Dans une grimace d’amertume, il ingurgite la moitié du jus visqueux et passe la bouteille à Fernando. Les premiers effets de la substance hallucinogène devraient se manifester d’ici une heure, ce qui devrait correspondre à leur arrivée au camp.

Dans le désert, Patrick a l’air de flotter, il distance très facilement ses hôtes qui doivent se contenter de suivre ses traces pour ne pas se perdre. Jeannot et Fernando soufflent comme s’ils progressaient à 5000 mètres d’altitude ; devant, le gardien du désert souffle continuellement dans son didgeridoo, un peu comme Mihai, le berger roumain qui guide ses moutons au son de sa flûte.

Après avoir gravi de nombreuses dunes, ils découvrent enfin le campement : 3 hamacs, un abri pour les poubelles collectées et une tente arborant des messages de dévotion à Pachamama, entendez « Terre Mère ». Epuisés par la marche et le début de nausée provoquée par la potion, les deux compères s’effondrent littéralement dans les hamacs. Patrick leur donne rapidement les consignes de sécurité, comme ne pas tenter de rejoindre la lagune en pleine journée ou ne pas quitter le campement sans eau, puis repart pour la lagune. Alors qu’il a déjà disparu derrière les dunes, les deux compères restent immobiles à suivre les vibrations du didgeridoo qu’ils entendent d’abord et qu’ils finissent par imaginer.

Le projet initial du barbecue est tacitement abandonné : le breuvage amer leur donne plus envie de dégurgiter que de d’avaler quoi que ce soit. Il devient par contre impératif de faire un feu : le froid tenaille et leur état de faiblesse les fait grelotter. Le feu de camp lancé, les deux ermites d’un soir se serrent autour de la source de chaleur et se glissent doucement dans un état d’hypnose. Le combustible est tellement sec qu’il faut sans arrêt alimenter les flammes gourmandes. Les yeux rivés sur le feu, ils enfouissent leurs pieds nus dans le sable chauffé par les braises. Leurs visages sont travaillés, leurs sentiments confus oscillent entre l’état de béatitude, de contemplation et la douleur de se trouver seuls face à eux-mêmes. Fernando sent son visage vieillir, dévoré par la culpabilité et la peur de disparaître. Dans un état proche de la transe, des pensées le bousculent : Que dois-je faire ? Tout avouer et tout perdre ? Ou m’accrocher aux dernières apparences qui me protègent ? Jeannot pourrait-il comprendre ? Ne m’abandonnerait-il pas immédiatement, effrayé ? C’est sûr qu’il m’en voudra, il est déjà trop tard pour le dire… Et puis je suis déjà en train de disparaître !

Il sursaute, prenant conscience qu’il vient de dire la dernière phrase à haute voix ! Il n’ose pas lever les yeux vers Jeannot, peut-être est-il trop fasciné par les flammes pour avoir entendu… Mais Jeannot a ressenti le malaise. Plus que le murmure, c’est le sursaut qui l’intrigue. Qu’est ce qui ne va pas ?

Fernando se sent complètement transparent, il panique, chaque seconde silencieuse qui s’écoule le décontenance et l’oppresse plus encore. Finalement, au bout d’une minute infinie, de grosses larmes viennent combler l’absence de mots. Entre deux sanglots, il crie presque : la tuberculose est en train de me dévorer !

A suivre.
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Lundi 5 novembre 2007
par Henito publié dans : C'est le Pérou!

A-DSC04103.JPGPassées les premières dunes, on découvre un petit hameau structuré comme un cadre de tableau enjolivant la peinture qu’est cette grande flaque d’eau : la laguna de Huacachina. En soit, ce n’est pas extraordinaire, une flaque - surtout qu’elle n’est pas au milieu du désert – mais celle-ci est célèbre, elle apparaît même au dos du billet de 50 soles.

Patrick est une figure emblématique du site et tout le monde sait où le trouver. Voyant Fernando, c’est lui qui vient à notre rencontre, suivi de près par une jeune baba humanitaire française. Son physique est à l’image de sa personnalité charismatique ; grand et svelte, les joues légèrement creusées habillées d’une barbe christique, des lunettes profilées aux verres opaques. La jeune fille ne parait pas bien parler ni même bien comprendre l'espagnol. Néanmoins, elle sourit ou acquiesce à chaque intervention de Patrick. Il accepte tout de suite d’entreposer leur bataclan dans sa chambre minuscule qu’il doit en plus partager avec ses deux filles présentes pour le week-end. La discussion prend l’allure d’un dialogue entre Patrick et Jeannot. Patrick raconte son campement à une heure de marche dans le désert, les volontaires qui l’accompagnent pour l’aider dans son ramassage de détritus, ses petits tracas avec la police qui s’oppose à sa mission, son entêtement pacifique et sans haine…

Fernando connaît déjà bien toutes ces histoires. Sans le sou, il se fait la réflexion que ce n’est pas des paroles qui vont le nourrir. Il se retire poliment et va s’installer non loin de là, au bord de la lagune, sur un banc situé dans un lieu de passage. Il déballe sa sacoche en bandouillère, déploie un petit tapis sur le banc et y dispose méthodiquement, avec des gestes déjà mille fois répétés, tous les colliers, bracelets et autres pipes de sa confection. Non loin de là, de l’autre côté de la lagune, un de ses pairs a lui aussi installé son petit stand, son "patch". Mais lui a déjà plusieurs touristes amassés autour de son tapis, tous à triturer un fossile ramassé au brésil ou un pendentif de dent de requin récupérée d'un ami. Fernando regrette de ne pas pouvoir s’installer dans cette rue nettement plus fréquentée, il sait que les locaux l’expulseraient immédiatement. Il se ressaisit aussitôt : il ne s’agit pas de vendre un maximum, mais simplement de faire une affaire suffisamment bonne pour couvrir les dépenses de la journée. C’est tout le sens du « patchage » : plus un mode de vie qu’un métier ; un moyen de vivre en voyageant, pas de s’enrichir. Les artisans comme lui parcourent les pays d’Amérique Latine et étalent leurs babioles sur des carrés de tissu présentoirs qui sont autant de patches de trottoir. Entre eux, pas de concurrence, mais plutôt un esprit communautaire. Si l’un n’a pas ce que recherche le touriste, il l’orientera vers un autre collègue qui pourra satisfaire son besoin. Quand l’un d’eux découvre un bon plan pour le logement ou la nourriture, l’information circule instantanément. La communauté ne pourrait d’ailleurs pas survivre sans ce sens du partage et de la solidarité : où qu’ils aillent, l’exclusion et la discrimination les assaillent. Souvent trop bronzés, les cheveux parfois trop longs,un mode de vie pas assez conventionnel, c’est plus qu’il n’en faut pour être montré du doigt et chassé. A l'image des municipalités françaises qui rechignent à investir dans des structures d’accueil pour gens du voyage, la police et les représentants de villes péruviennes s’efforcent de dissuader les touristes d’acheter à « ces dangereux marginaux », des restaurants et hôtels refusent de servir les artisans, certains hôtels pour backpackers refusent même carrément d’héberger des péruviens, pour « protéger les touristes ».
Jeannot et la petite française continuent de boire les paroles de Patrick. Ce dernier leur décrit les joies du désert : la sérénité et la puissance du lieu bien sûr, mais aussi le plaisir de dévaler une dune en courant en arrière, faire des galipettes, courir en faisant les plus grandes enjambées possible… Ce gars doit avoir 30 ans de moins une fois dans le désert. Puis le thème de la discussion dérive vers le mysticisme : les hommes de connaissance – comprenez shaman, l’ayahuasca et surtout le San Pedro. Ce cactus est un symbole du Pérou : disposé au seuil de la porte, il assure bonheur et protection au foyer ; bu lors de cérémonies religieuse, il enseigne au shaman curandero comment soigner son patient. Enfin, Patrick propose à Jeannot de passer une nuit dans son campement au cœur du désert. Les yeux du jeune européen pétillent, c’est la seule chose qu’il voulait entendre. Ils partiront dès que le soleil s’adoucira.

A suivre.

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Vendredi 2 novembre 2007
par Henito publié dans : C'est le Pérou!

Aïe, aïe, laeticia… elle va me manquer ! Les yeux enfoncés dans les orbites, il n’arrive plus à retenir ses larmes et préfère épargner Jeannot d'un spectacle gênant en se réfugiant dans les toilettes. Quand Fernando ressort de son refuge, sa silhouette et ses mouvements témoignent d’une grande faiblesse attendrissante. Les larmes versées ont dû finir de dessécher son corps.
Une fois assis, les émotions rassemblées, il entame sans prévenir une rétrospective de son existence à voix haute. Jeannot, légèrement distrait par les longs cheveux noirs de son interlocuteur mélancolique, s’efforce de prendre sa posture d’oreille attentive. Au fil de la longue confidence, Jeannot retient certains mots – abandon des études, drogue, décadence, vol, deal, désintoxication, nouvelle vie, voyage, rencontres… – et réinterprète la vie de Fernando. Imprégné d’images de films sur l’obscure et violente Amérique Latine ( Cidade de Deus, Ser mexicano es un orgullo pero…ser de Tepito es un don de Dios…), il imagine un parcours chaotique et passionné, jonché d’injustices et de drames. Heureusement, le récit de Fernando se termine sur une note autrement plus positive que les films du genre : il se dit changé, sa volonté s’est renforcé, ses parents lui refont confiance, il ne travaille pas trop et réalise ses rêves.

Je n’ai rien, et pourtant je vis dans l’abondance !
Pendant ses deux ans passés en Colombie et depuis lors, il s’est levé tous les matins sans un sou en poche. Et tous les soirs, il s’est couché repus et heureux. Chaque jour est une histoire différente, pleine de surprises, et rien ne subsiste jusqu’au lendemain. Réconcilié avec lui-même, Il se met à se préoccuper pour ses parents. Cette liberté, cette absence de manque dont il jouit, il regrette qu’eux en soient privés.
Moi qui ne fais rien pour, je ne manque jamais de rien, alors que mes parents se laissent se faire exploiter, se tuent à la tâche sans jamais satisfaire leurs besoins.
Fernando explique au suisse qu’il voudrait enseigner à ses parents qu’ils n’ont pas besoin de portable pour garder contact, de voiture pour se déplacer ni d’appareils photo pour profiter du paysage.
Fumant du bout des lèvres et sirotant son rhum mauvais-mais-péruvien, il continue de développer les aspects épanouissants de sa nouvelle vie : sa sérénité nouvelle, les compagnons de voyage de toutes les nationalités, tous les pays du continent qu’il a visité, les expériences uniques en tout genre, les aventures sexuelles hors du commun… Cette exhaustivité devient presque politique aux yeux de Jeannot. Il doit encore avoir du mal à l’assumer, sûrement vis-à-vis des sacrifices de ses parents, et cherche en conséquence à justifier son choix, songe-t-il.
Alors qu’il en est au chapitre du formidable réseau de ses pairs artisans voyageurs, il mentionne un certain Patrick qui, sédentarisé, s’évertuerait à ramasser les déchets accumulés
dans un désert non loin de là. Jeannot réagit sur-le-champ, s’il y a un désert pas loin, pourquoi ne pas y aller ! La décision était prise : le départ est prévu pour le surlendemain.

Il a fallu plus de quatre heures pour arriver à Ica. La nuit est déjà bien avancée. Fernando connaît bien la ville, mais malgré tout, ils 
rebroussent chemin à plusieurs reprises. Il n’était pas revenu depuis le séisme du 15 août, et la plupart de ses points de repère ne sont plus que des tas de gravas et de détritus. La marche est pénible avec les gros sacs dans le dos, l’air trop sec quasi irrespirable tant il est chargé de poussière des décombres et de sable du désert.
Après une courte nuit dans un hôtel douteux, un copieux petit déjeuner de poulet-riz et une nouvelle longue marche, les deux nouveaux acolytes hèlent une mototaxi qui les emmène pour quelques soles à la lagune de Huacachina, aux portes du désert.     


A suivre.

 DSC04083.JPGRuines d'un centre commercial, Ica.
 



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Samedi 27 octobre 2007
par hen publié dans : C'est le Pérou!

 

Retour de pêche de pyranhas
Vidéo envoyée par dubitatif
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Mercredi 26 septembre 2007
par Dubitatif publié dans : C'est le Pérou!
Un chant  icaro pour accompagner la communion avec la jungle et l'humanité toute entière...Haïdadaï dadaï daïdé

 

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