En France, la communauté chinoise est très hermétique. Même après de nombreuses années passées dans l’hexagone, une grande partie ne parle qu’un français très
approximatif. Certains aspects culturels sont très ancrés : par exemple, leur habitude du marché noir est souvent indécrottable, même si leur situation en France est régularisée. Les Français ne
sont pas toujours bien perçus, beaucoup pensent que nos deux peuples ne pourront jamais se comprendre. Avec la barrière de la langue, l’absence de dialogue est accentuée et entretenue : nombre
d’offres de logement, de colocation et d’emploi ne sont publiées qu’en mandarin. Et si un Français est capable de comprendre l’annonce, il sera félicité et éconduit avec le plus grand sourire. En
Chine, par contre, ils mettent un point d’honneur à nous faire bonne impression. A Beijing, le gouvernement s’est engagé- il y a déjà quelques temps - à éduquer ses concitoyens : les glaviots
intempestifs sont contrôlés, des vigils sont placés aux arrêts de transport en commun pour veiller à ce que ceux qui veulent monter laissent d’abord descendre les usagers au lieu de s’engouffrer en
jouant des coudes. Beijing envisage même d’interdire la cigarette dans certains lieux publics. Le but est moins d’encourager les comportements civiques que de nous faire bonne impression. Comme
pour les droits de l’homme : ce n’est pas une cause à laquelle ils sont sensibles, il ne s’agit que de nous faire plaisir. Tout dans la face. La petite histoire qui suit ne paraît avoir aucun lien,
mais si vous lisez jusqu’à la fin, vous pourrez constater qu’elle illustre mon propos. A l’aéroport de Jiu Zhai Guo (Sichuan), à plus de 3000 m d’altitude, le temps n’est pas clément. Aucun avion
ne peut ni atterrir ni décoller. Après sept heures d’attente, les voyageurs perdent leur sang-froid et harcèlent tour à tour les hôtesses de l’aéroport qui n’ont malheureusement ni responsabilité
ni pouvoir de décision. Sans marge de manœuvre, elles ne peuvent qu’être polies et jouer sur les mots pour tenter de désamorcer des agressions verbales de plus en plus virulentes. Derrière le
comptoir des deux pauvres filles assaillies, tout le monde peut apercevoir une grande caisse pleine de plateaux-repas. Ils étaient encore fumants et dégageaient une odeur appétissante il y a
quelques heures. Mais les plats sont restés bloqués derrière, les hôtesses n’autorisent qu’une bouteille d’eau miniature par personne. Les passagers sont hors d’eux : non seulement ils ont déjà
attendu plus de temps qu’il ne faut pour se rendre en bus à la ville de destination, mais de surcroît on les laisse le ventre vide. Pour couronner le tout, on ne leur délivre aucune information.
L’aéroport, et encore moins les hôtesses, n’y peuvent quelque chose. La décision d’annuler le vol et de distribuer les repas appartient à la compagnie aérienne. Et bien sûr aucun représentant de
cette compagnie n’est présent à l’aéroport, ce qui a le mérite d’éviter un passage à tabac. Au paroxysme de cet énervement collectif, l’éclatement de la bagarre est frôlé de près par un grand
gaillard de Shanghai au teint rouge vif qui manque de démolir le comptoir à grands coups de poing. Ouf ! L’avion est annulé au bout de la neuvième heure d’attente. Les passagers sont dispersés dans
les hôtels des alentours. A 22 heures enfin, les valises sont posées dans la chambre d’hôtel, le ventre gargouille depuis longtemps. On nous ordonne par téléphone de nous rendre au réfectoire. Là
nous attendent des tables pour 9 où sont disposés quelques plats froids et une soupe de riz tiède. Tout le monde sait qu’il n’y a pas de quoi se rassasier : le repas tourne très vite à l’escrime.
Mieux vaut savoir manier les baguettes ! De retour dans les chambres, tous les aspirants voyageurs ont la même idée : prendre une bonne douche chaude. Vous l’avez deviné, pas assez d’eau chaude
pour tout le monde. L’eau est glacée : même se rincer les mains est douloureux. Heureusement, il y a une climatisation. Mais non, le mode chauffage ne fonctionne pas dans notre chambre !
Heureusement, on ne nous laissera pas congeler très longtemps dans cette chambre (très) froide : le téléphone retentit à 5H30. L’ordre est donné de descendre immédiatement dans le hall afin de
reprendre le bus direction l’aéroport. Le dernier bus (le nôtre) quitte l’hôtel à 9H30. Enrhumée et éreintée, ma petite femme arrive tout de même à s’indigner suffisamment fort pour que le
responsable de l’aéroport lui-même, emmitouflé dans son grand manteau noir de laine de yack, vienne recevoir sa plainte. C’est là que tout bascule. Le responsable en question nous explique que la
mauvaise gestion de l’hôtel est uniquement due au fait que ce sont des Tibétains qui y travaillent. Nous ne sommes pas là pour parler de racisme. Il nous fait ensuite ses plus plates excuses, nous
promet une indemnisation financière, jure qu’il va rompre le contrat qui lie l’aéroport à cet hôtel, et surtout, il répète plusieurs fois, comme pour se dédouaner, qu’il ne pouvait pas savoir par
ses listes que je suis étranger. C’est vraiment ce qui le navre le plus! C’est vrai quoi, il ne manquerait plus que l’on me traite comme un vulgaire niakoué! A la suite de quoi, nous sommes
escortés par les responsables de l’aéroport, ceux-ci nous ouvrent le chemin, bousculant presque nos compagnons d’infortune. Nous passons devant tout ces gens hébétés, sous le regard de petits vieux
congelés qui se demandent ce que nous nous avons de plus urgent à faire. Enfin, dans la zone d’embarquement, le directeur vient nous retrouver : il nous tend deux sachets de café en poudre, « de sa
réserve personnelle », puis se retire après plusieurs courbettes. Les autres passagers se demandent peut-être si nous sommes des célébrités.
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