
Le lendemain.
La mototaxi arrive dans sa cour et fait demi-tour, prêt à repartir. Don Floro s’extirpe habilement de la banquette arrière, fait glisser la anse de son panier dans le creux de son
coude et paye le jeune taxi.
Il y a du monde chez lui : sa benjamine qui s’affaire dans la cuisine. Des 4 enfants du vieux chamane, seul la plus jeune vit encore dans la région. Les autres se sont
expatriés au terme d’études prestigieuses financées par Papa. Installée aux « Etats »[-Unis], l’aînée a même été décorée par l’ancien président péruvien Fujimori (aujourd’hui en
prison).Une autre est en Suisse, et son fils s’est installé en Espagne. La petite dernière est arrivée chez son Papa tôt ce matin. Elle vient régulièrement lui donner la main. Elle lui apporte
des denrées introuvables à Mochumi, passe le balai sur les dalles de terre crue, lui mitonne un bon repas… Ce matin, elle lui a préparé un puissant feu de cheminée, et l’eau de la marmite
suspendue frémit déjà. Les herbes, cactus et racines du marché sont étalés sur la table. Les racines juteuses et odorantes sont écrasées dans le mortier, les herbes découpées en petits brins, le
gros cactus coupé en tranches, puis broyé au mixer. La marmite est remontée d’un cran pour réduire l’ébullition, les ingrédients immergés. Ensuite, il faut aller nourrir toutes les bêtes de la
ferme qui réclament depuis l’aurore : les « cuyes » (cochons d’inde élevés pour leur chair) couinent même dès la fin de la nuit, les poules et surtout les coqs criards perchés dans
les arbres, les vaches squelettiques, l’âne… Et comme tous les matins, l’envie d’aller aux WC survient alors que le tour des auges n’est pas encore achevé. La ration de luzerne pour l’âne est
rapidement expédiée, à la suite de quoi Don Floro trottine jusqu’aux toilettes du coin de la cour. Quatre pans de murs d’1m30 encadrant deux fosses surmontées d’un trône de pierre taillée, une
cloison séparant le trou pour filles du trou pour garçon, des journaux en guise de PQ. Pour les touristes, Floro a pris soin d’écrire à la peinture blanche « Damas » et
« Hombres » et de mettre des flèches pour éviter les confusions.
Soulagé, le vieil homme s’allonge dans son hamac, sous le vieil arbre noueux dominant la cour. Son cerveau rumine encore. Les deux gamins vont arriver qu’il n’aura toujours pas
trouvé la sérénité nécessaire à son travail. Les heures passent, il ne quitte son hamac que brièvement pour avaler le déjeuner préparé par sa fille. A la nuit tombante enfin, un bruit de moteur
vient le rassurer : ils arrivent. Il n’est toujours pas prêt, mais au moins le trac qui tenaille va enfin cesser.
Les deux curieux s’approchent prudemment du vieux sorcier, un sourire hésitant aux lèvres. Ils ont autour de 25 ans. Ils se ressemblent un peu : châtains blonds, blancs de
peau et de taille moyenne. Pas frère et sœur non plus, peut-être un couple.
Don Floro les conduit silencieusement dans une salle qui sépare son habitation d
u poulailler et des cages à cuyes. Avec sa large entrée qui donne sur la cour, cette salle aurait pu être
un garage. La lumière ne peut entrer que par deux petites ouvertures creusées dans le plafond de terre. Des lambeaux de moustiquaire n’empêchent pas les bestioles d’entrer, mais ondulent
gracieusement au rythme des courants d’air. Le sorcier assoit les deux étrangers sur des bottes de paille enrobées de plastique. Puis l’obscurité lui rappelle d’allumer les bougies de l’autel. La
lumière rouge et vacillante lui révèle deux visages à l’expression mitigée : la bouche crispée par l’odeur de purin et la poussière, le regard fixe et impatient. Rassuré que la mise en
condition prenne sur les visiteurs, Don Floro leur grommelle de se reposer en attendant son retour. En s’éloignant, il s’arrête et se penche sur l’une des flammes vacillantes, fiche une
Hamington à la commissure et carbonise maladroitement le premier tiers de la clope. Il se redresse en pompant trois profondes bouffées avant de disparaître.
Commentaires