Champion, Mr Champion. C’était son nom à ce vieux monsieur chauve au ventre rebondi. Il dispensait les colles de philo aux prépas du lycée Champollion du temps où je réfléchissais encore. Je me souviens parfaitement du soir où il m’a scotché en me demandant de préparer ma colle, prestation orale de 20 minutes, sur le sujet, je cite : « bonjour, vous allez bien ? » Je vous épargne les détails de mon exposé raté, venons en à l’essentiel : la fonction phatique du langage.
Cette fonction me disait Mr Champion est utilisée afin de provoquer et de maintenir le contact entre le locuteur et l’allocutaire. Les banalités du genre « ca roule mec ? », « tu viens d’où ? », ou encore « quel beau temps Charles n’est ce pas ? » se rangent par exemple dans la catégorie phatique de notre langage. On ne parle pas de faits, on cherche à nouer le contact et on est simplement en relation. C’est une manière de reconnaitre la présence de l’autre et de lui manifester de l’intérêt. Il s’agit en général d’une première étape de mise en confiance qui peut par la suite mener à un dialogue riche, construit, instructif, ou tout simplement plaisant. Ce n’est cependant pas toujours le cas : cette fonction peut également avoir le désagrément, ou l’avantage, de mettre à nu et de dévoiler en un rien de temps la personnalité et la connerie du locuteur. Bref, pour résumer, dès les premiers mots prononcés, c'est-à-dire à peine la phase phatique entamée, on peut très bien éprouver la folle envie d’asséner au malheureux type qui vous parle un enchaînement coup de tête-balayette-manchette.
Ca m’a plusieurs fois démangé samedi dernier. J’étais à Wedding, un quartier tout à fait respectable du nord de Berlin. Les turcs y sont un peu plus nombreux que dans le reste de la ville. M’étant incrusté dans la soirée d’une prestigieuse école de commerce française aux multiples campus, j’observais timidement, un verre à la main, les jeun’s troooop cooooools se déhancher sur du son troooooop coooool aussi. Un type m’interpelle : « Salut, tu viens d’où ? » Je lui explique brièvement que j’habite à Friedrichshain (quartier est de Berlin) et que je suis ici pour un stage de 6 mois. Sur quoi il répond : « Moi, à Paris j’habite dans le Marais (quartier très chic de Paris à ce que j’en ai déduis), à Londres j’étais plein centre, par contre à Berlin j’habite à Wedding ! Si ça continue, l’année prochaine je vais finir dans un bidonville de Calcutta ! » Et ça le fait marrer. Bruyamment d’ailleurs, pas peu fier de sa blague le bougre. Moi je suis resté tout con, avec un léger sourire, par compassion…
Un peu plus tard, après un interrogatoire musclé mené par un gringalet à lunettes, je lâche enfin le morceau : « En fait je suis en école de commerce aussi, à l’Edhec ». A ces mots, sa copine se retourne et me lance phatiquement : « Ah mais t’es Edhec ! » Exactement ce que je ne voulais pas entendre, le genre de remarque qui te range dans ta boîte. Je fronce les sourcils, feins de ne pas comprendre et lui réponds innocemment : « non non, moi c’est Gabriel, je m’appelle Gabriel. » Ca ne l’a pas fait rire… tant mieux. A ce moment précis ma tête a pris forme, je suis démasqué : le grand blond est Edhec ! Les gens comprennent qui je suis, ils peuvent m’identifier et s’identifier par rapport à moi.
Un mec branché s’approche, il m’a vu discuter avec une polonaise quelques minutes auparavant : « Ah bah ca va tu te fais pas chier avec la polonaise toi ! C’est quoi ton objectif ? » Pris au dépourvu je balbutie « Objectif ? » Sur quoi il répond tout naturellement : « Bah ouais : Objectif ! Faut que t’ais des Objectifs dans ta vie mec ! » Ce n’est que plus tard que j’ai compris ce qu’il entendait par Objectif (avec un grand O). En bon Edhec, cela aurait donné : « tu veux choper une meuf chopable et chopeuse, ou tu veux démaquer une inchopable indémaquable ? »
Ce soir là j’ai vu plein de monde tout nu, beaucoup de ceux qui parlaient avec moi finissaient à poil. Je pouvais lire ces gens, je voyais à travers leurs vêtement rien qu’en les écoutant débagouler du fatidique phatique. Ca n’avait rien d’excitant. Et je me suis senti en manque d’affection, en manque de gens comme moi : des Edhecs, des vrais, ceux qui sont fiers d’être Edhec et qui se comportent en Edhecs. Ah triste réalité ces écoles de management du vent.
A l’heure où j’écris ces lignes je viens de me voir refuser l’entrée à une soirée de cette école du vent. Je voulais uniquement m’y rendre pour rencontrer l’amie d’un ami, mais le videur à la rigueur germanique couplé au sectarisme de ces établissements ont eu raison de moi. Sans carte d’étudiant de cette Business School, on me demandait huit euros de droit de cuissage…
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