Vendredi 25 avril 2008
par hen publié dans : Au pays de Mao

La planète n’est pas ronde.

  De l’autre côté de la planète, le cerveau à l’envers, les sens diffèrent. Dans le doute, les souvenirs et les fantasmes se marient pour façonner ma vérité. Des DELs jaunes, puis rouges, puis bleues. Les traductions sont vaines, les mots ne s’équivalent pas, les sens ne se croisent pas. Seule l’humanité nous unit. Nous dansons de façon similaire, dans nos rêves. Sans conscience de l’espace. De la rave au disco,  de l’opéra au rap chinois, nous sommes des squelettes. Nos os se chevauchent. Des segments qui se croisent, qui cliquètent et qui se joignent. Je vois notre essence, je vois que nous ne savons pas comment être. Bleu, rouge, vert, rouge, violet ! Les choses se répètent. En Chine, pour la 2ème fois, je comprends le berceau de l’humanité. Je me retrouve sans rien, à tout découvrir, le sens des couleurs. Le sens du son, le sens accompagné par le son et les couleurs. Les gens sont des traits jaunes sur une console basique. Mon corps n’est pas plus signifiant que celui des autres. D’ailleurs, je danse comme eux. Constellation d’os. Je suis défragmenté. Chaque fragment se plie en fonction du son. Comme tout le monde. Les choses qui se disent - fussent en chinois- sont déjà su, déjà écrites. Je connais mais je ne sais pas. Rationaliser serait simpliste. Il me faut accepter les forces qui nous surmontent. Elles nous dictent notre comportement. Savoir faire le pont entre la France et la Chine m’est impossible. Traduire est sûrement une falsification. Les forces – peut-être magnétiques – imposent une autre relation au réel, sûrement complémentaires. Les drogues révèlent la civilisation ? Mes préférences disparaissent, mes molécules – les traits jaunes- me guident, comme pour les autres, plus ou moins consciemment.

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Jeudi 24 avril 2008
par hen publié dans : Au pays de Mao
Nanning (Guangxi). Vu de Chine, le positionnement insaisissable de la France intrigue. Mais rares sont les Chinois qui confondent la position de notre gouvernement et l’opinion des Français expatriés.

A Nanning, où 36 ethnies différentes cohabitent, les habitants que je rencontre n’ont pas l’habitude d’aborder des sujets politiques. Si j’oriente malgré cela la conversation, ils préfèrent souvent être d’accord avec moi pour éviter toute polémique. Mais ils ne sont pas non plus indifférents aux dernières bousculades qu’a subi leur pays. La page de contacts MSN de ma femme est assez éloquente : sur la cinquantaine de chinois (Taiwanais, Hongkongais, immigrés et expatriés compris), vingt et un ont ajouté «
China » au nom de leur avatar !

Julien, jeune Français de 28 ans, est installé à Nanning depuis cinq ans où il travaille pour une entreprise importatrice de vins. Ses activités commerciales n’ont « pas du tout été affectées » par les derniers événements. Selon lui, les positions extrémistes de certains internautes ne sont pas représentatives de l’opinion publique. Mais il admet que les réactions agressives qui ont immédiatement suivies le passage de la flamme à Paris ne sont pas négligeables. En voyant les images des manifestations pro-tibétaines, Julien a rédigé sur son blog une note en mandarin pour souligner la distinction entre l’opinion générale des Français et les faits des protestants médiatisés. En une journée, son site enregistre plus de mille connections. Les réactions des visiteurs sont très violentes. Heureusement, les premiers commentaires injurieux rédigés sous le coup de l’impulsion laissent place les jours suivants à des remarques plus réfléchies.

Si les nationalistes extrémistes n’ont pas vraiment l’air de courir les rues, beaucoup d'habitants de Nanning me font part ces derniers temps de leur « surprise ». A l’image du substitut du procureur de la région du Guangxi qui me fait remarquer sur le ton de l’étonnement : « les relations franco-chinoises étaient très bonnes jusqu’à ces dernières semaines » ; « pourquoi une telle inimitié soudaine ? » me demande aussi un chauffeur de taxi. Comme cela l’a été dit par Pierre Haski, le message français adressé à la Chine aurait pu être plus cohérent. Car, jusque là, quand il s’agissait de signer des contrats, les droits de l’homme en général et la situation de la région autonome du Tibet en particulier avaient été complètement éludés. Il n’était pourtant pas si compliqué de simplement rappeler les devoirs de tout pays membre de l’ONU et même de l’OMC. Sans compter que rien ne permet de penser que cela aurait nuit aux échanges commerciaux, comme en témoignent les prises de position de l’Allemagne, premier partenaire commercial de la Chine.

Au lieu de tenter de nous faire entendre en conservant une certaine constance, nous avons été victime de notre censure à nous : il faut être « dans le vent », et surtout vendre ! Si l’on ajoute à cela le re-traitement de l’information par les médias officiels chinois, l’incompréhension n’a vraiment plus rien de surprenant.
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Mercredi 23 avril 2008
par hen publié dans : Au pays de Mao
En France, la communauté chinoise est très hermétique. Même après de nombreuses années passées dans l’hexagone, une grande partie ne parle qu’un français très approximatif. Certains aspects culturels sont très ancrés : par exemple, leur habitude du marché noir est souvent indécrottable, même si leur situation en France est régularisée. Les Français ne sont pas toujours bien perçus, beaucoup pensent que nos deux peuples ne pourront jamais se comprendre. Avec la barrière de la langue, l’absence de dialogue est accentuée et entretenue : nombre d’offres de logement, de colocation et d’emploi ne sont publiées qu’en mandarin. Et si un Français est capable de comprendre l’annonce, il sera félicité et éconduit avec le plus grand sourire. En Chine, par contre, ils mettent un point d’honneur à nous faire bonne impression. A Beijing, le gouvernement s’est engagé- il y a déjà quelques temps - à éduquer ses concitoyens : les glaviots intempestifs sont contrôlés, des vigils sont placés aux arrêts de transport en commun pour veiller à ce que ceux qui veulent monter laissent d’abord descendre les usagers au lieu de s’engouffrer en jouant des coudes. Beijing envisage même d’interdire la cigarette dans certains lieux publics. Le but est moins d’encourager les comportements civiques que de nous faire bonne impression. Comme pour les droits de l’homme : ce n’est pas une cause à laquelle ils sont sensibles, il ne s’agit que de nous faire plaisir. Tout dans la face. La petite histoire qui suit ne paraît avoir aucun lien, mais si vous lisez jusqu’à la fin, vous pourrez constater qu’elle illustre mon propos. A l’aéroport de Jiu Zhai Guo (Sichuan), à plus de 3000 m d’altitude, le temps n’est pas clément. Aucun avion ne peut ni atterrir ni décoller. Après sept heures d’attente, les voyageurs perdent leur sang-froid et harcèlent tour à tour les hôtesses de l’aéroport qui n’ont malheureusement ni responsabilité ni pouvoir de décision. Sans marge de manœuvre, elles ne peuvent qu’être polies et jouer sur les mots pour tenter de désamorcer des agressions verbales de plus en plus virulentes. Derrière le comptoir des deux pauvres filles assaillies, tout le monde peut apercevoir une grande caisse pleine de plateaux-repas. Ils étaient encore fumants et dégageaient une odeur appétissante il y a quelques heures. Mais les plats sont restés bloqués derrière, les hôtesses n’autorisent qu’une bouteille d’eau miniature par personne. Les passagers sont hors d’eux : non seulement ils ont déjà attendu plus de temps qu’il ne faut pour se rendre en bus à la ville de destination, mais de surcroît on les laisse le ventre vide. Pour couronner le tout, on ne leur délivre aucune information. L’aéroport, et encore moins les hôtesses, n’y peuvent quelque chose. La décision d’annuler le vol et de distribuer les repas appartient à la compagnie aérienne. Et bien sûr aucun représentant de cette compagnie n’est présent à l’aéroport, ce qui a le mérite d’éviter un passage à tabac. Au paroxysme de cet énervement collectif, l’éclatement de la bagarre est frôlé de près par un grand gaillard de Shanghai au teint rouge vif qui manque de démolir le comptoir à grands coups de poing. Ouf ! L’avion est annulé au bout de la neuvième heure d’attente. Les passagers sont dispersés dans les hôtels des alentours. A 22 heures enfin, les valises sont posées dans la chambre d’hôtel, le ventre gargouille depuis longtemps. On nous ordonne par téléphone de nous rendre au réfectoire. Là nous attendent des tables pour 9 où sont disposés quelques plats froids et une soupe de riz tiède. Tout le monde sait qu’il n’y a pas de quoi se rassasier : le repas tourne très vite à l’escrime. Mieux vaut savoir manier les baguettes ! De retour dans les chambres, tous les aspirants voyageurs ont la même idée : prendre une bonne douche chaude. Vous l’avez deviné, pas assez d’eau chaude pour tout le monde. L’eau est glacée : même se rincer les mains est douloureux. Heureusement, il y a une climatisation. Mais non, le mode chauffage ne fonctionne pas dans notre chambre ! Heureusement, on ne nous laissera pas congeler très longtemps dans cette chambre (très) froide : le téléphone retentit à 5H30. L’ordre est donné de descendre immédiatement dans le hall afin de reprendre le bus direction l’aéroport. Le dernier bus (le nôtre) quitte l’hôtel à 9H30. Enrhumée et éreintée, ma petite femme arrive tout de même à s’indigner suffisamment fort pour que le responsable de l’aéroport lui-même, emmitouflé dans son grand manteau noir de laine de yack, vienne recevoir sa plainte. C’est là que tout bascule. Le responsable en question nous explique que la mauvaise gestion de l’hôtel est uniquement due au fait que ce sont des Tibétains qui y travaillent. Nous ne sommes pas là pour parler de racisme. Il nous fait ensuite ses plus plates excuses, nous promet une indemnisation financière, jure qu’il va rompre le contrat qui lie l’aéroport à cet hôtel, et surtout, il répète plusieurs fois, comme pour se dédouaner, qu’il ne pouvait pas savoir par ses listes que je suis étranger. C’est vraiment ce qui le navre le plus! C’est vrai quoi, il ne manquerait plus que l’on me traite comme un vulgaire niakoué! A la suite de quoi, nous sommes escortés par les responsables de l’aéroport, ceux-ci nous ouvrent le chemin, bousculant presque nos compagnons d’infortune. Nous passons devant tout ces gens hébétés, sous le regard de petits vieux congelés qui se demandent ce que nous nous avons de plus urgent à faire. Enfin, dans la zone d’embarquement, le directeur vient nous retrouver : il nous tend deux sachets de café en poudre, « de sa réserve personnelle », puis se retire après plusieurs courbettes. Les autres passagers se demandent peut-être si nous sommes des célébrités.
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Mardi 22 avril 2008
par Hen publié dans : Au pays de Mao
Sur Facebook, j’ai été invité à me joindre au group(e) qui se « bat » pour une « cause » : « Free Tibet ». On m’avait déjà enjoint à stopper le réchauffement climatique, sauver le Darfour, supporter Obama pour les présidentielles, et même boire de la bière pour préserver l’eau. Tout cela est très sympathique, ça illustre notre grande sensibilité. Le must, c’est de se coudre le drapeau tibétain dans le dos ou de faire citoyen d'honneur de Paris. L’engagement citoyen par excellence.
Il y a une seule fausse note, heureusement pas trop jouée par nos chers médias indépendants : il n’y a aucun paysan tibétain qui se révolte. Que des religieux et des aristocrates, des propriétaires. C’est vrai que le paysan est par définition soumis, il ne connaît pas trop ses droits, et puis il a déjà beaucoup à penser pour subsister. Certes, mais on peut aussi douter qu’il soit si nostalgique de son Tibet d’antan. Avant 1959, environ 95% des tibétains étaient illettrés. Aujourd’hui, chez les enfants et jeunes adultes, ce taux est tombé aux alentours des 5%. De même la mortalité infantile a chuté. Avant 59, le servage, l’esclavage et la torture étaient de rigueur. La justice, c’était le Dalaï Lama ou le seigneur qui l’assurait par-dessous la jambe. Clairement, tout le monde ne flottait pas dans le nirvana. Est-ce à dire que ces montagnards ont été libérés par les chinois ? Les manifestations tibétaines sont à chaque fois durement réprimées, les prisonniers politiques torturés, les nonnes parfois violées, des villages entiers déplacés des zones touristiques pour laisser le champ libre à ces businessmen qui nous ressemblent tant : les Han.
Voilà notre problème : nous nous ressemblons trop. Nos journaux se sont plu à ne relever que les virulences nationalistes de quelques internautes qui appellent au boycott (ce qui rappelle l’appel chinois au boycott des produits japonais de 2005 : ça n’avait eu aucun effet sur le commerce entre les deux pays). Franchement, deux ou trois manifestations de 50 à 100 personnes dans un pays aussi grand, ce n’est pas ce qu’on appelle une insurrection. Et en lisant des journaux chinois pourtant très répandus, on se rend vite compte que le contenu –évidemment pas révolutionnaire – n’est quand même pas aussi virulent et mensonger que ce que l’on veut nous faire croire. C’est sûr qu’en ne lisant que China Daily – le quotidien chinois anglophone – on ne se fait qu’une idée très partielle de ce qui se dit en Chine. Un peu comme si les chinois ne regardaient la France que par la lorgnette du Figaro.
Si on avait voulu faire une critique efficace, qui aie un impact, on aurait quand même essayé de mieux comprendre ce qu’il se passe. Mais c'est vrai que la France n'a pas beaucoup de journalistes en Chine. Je crois que Libé n'en a aucun, le correspondant du Monde se rend aux  cérémonies officielles, point final. Pour l'investigation de terrain, Le Monde a trouvé une méthode low cost : l'appel à témoin.

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Vendredi 4 avril 2008
par Young man publié dans : Regarder

Séoul, Corée du Sud
Septembre - Decembre 2007

Perspectives. Le regard change avec le temps.
Ce qui pouvait angoisser, exaspérer, peut fasciner, bercer.
Alors la question se pose : Quel est mon regard ? Quelle est cette écoute ? Qu'est ce que je veux entendre ? Qu'est ce que je cherche à voir ?
Progressivement, notre jugement s'ajuste.
En écoutant autrement, le bruit se dissipe, le brouhaha s’intériorise. Une musique s’immisce.
En regardant autrement, au bitume se marrie la nature, le gris cède la place aux couleurs. On voit les visages, les démarches, les poses. Les mouvements se décomposent, on fige les instants.
Lignes électriques dénudées ou feuilles jaunes de ginkgos ? C'est une question de perspectives.





Perspectives
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Samedi 29 mars 2008
par zoën publié dans : C'est le Pérou!
Jeudi soir
Une fois n’est pas coutume, j’ai pratiquement passé la nuit entière à travailler.
Vendredi soir
Je ne voulais pas sortir, mais il est arrivé plein de monde... Les filles ont invité l’ensemble de leurs connaissances. J’ai très peu résisté à la force d’attraction du groupe et à son alcoolisme contagieux. J’ai été faible une fois encore. J’avais prévu de partir demain avec Fernando en randonnée à Markawasi. J’espère qu’il me restera assez de force demain pour l’ascension de cette montagne mystique.
Samedi midi
Au lieu des 8h prévus, on décolle enfin de la maison avec l'ami Fernando. On arrive à Chosica 3h plus tard, après des changements de bus dans les lieux les plus lugubres et dangereux de lima. De là, 3h de route nous attendent, à grimper la montagne - jusqu’à 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer, pour rejoindre San Pedro de Casta. Mais comme des éberlués en lendemain de soirée que nous sommes, nous nous arrêtons boire de très bon jus de guanabana, Maracuya (fruit de la passion) et autres assortiments… et fumer un pet.
Donc on loupe le dernier bus. La visite du"visage de l'humanité" (le petit nom de Markawasi), lieu de désolation, de connexion astrale et de roches magnétiques, sera pour la prochaine fois. On demande à un "cobrador" (sorte de contrôleur/caissier de bus) où est-ce qu'on pourrait camper en freestyle dans la région. Il nous envoie à Surco, 45 minutes de Chosica.
Arrivée à 17H45.
On grimpe une montagne tout en buvant doucement cette horrible décoction que j'avais préparée la veille. Conformément aux conseils de l'indienne qui me les a vendus, j'ai mis l’équivalent de 2 cactus pour 2 personnes. La soupe obtenue est visqueuse, très épaisse : secouer la bouteille ne fait presque pas bouger le "liquide". Fernando n'a jamais vu ça, du super concentré ! Il y a un litre à boire pour 2, sachant que je n'ai pas eu le temps de tout filtrer. On en boit un peu plus de la moitié. Au bout d’une heure de marche, on se retrouve au milieu de la montagne, sur des ruines pré-incas. Pour rendre les lieux moins hostiles, on installe une bougie et un bâton d'encens sur un rocher... Le ciel est très près de notre tête, les étoiles nous diminuent de façon angoissante. On alterne gargarismes de jus de "pêche-fraise-ananas" et le san pedro jusqu'aux nausées. Je ravale plusieurs fois des gorgées refoulées. C’est comme ça, il faut boire, te forcer jusqu'à que tu ne puisses plus, le san pedro t’indique quand c’est assez. Puis c’est la lutte, tout l’organisme travaille. Comme une forte indigestion subite, presque un empoisonnement. On sue, le corps totalement contracté. Le visage est dur, aucune émotion n’en transparaît. Le corps et l’esprit sont mobilisés par l’assimilation de la mescaline. Imagines-toi au milieu de nulle part, assis sur des ruines non identifiées, entouré de cactus San Pedro qui te surveillent. Ce ciel lumineux et observateur, ces grondements de la rivière ; et le grand "Apu" en face de nous, ce géant de la mythologie inca, en fait une montagne dont la stature imposante est accentuée par les lumières de la ville à son pied. Les arbres commencent à bouger dès que je tourne le regard. Ils sont furtifs, ne s’imaginent pas que je les vois. Le ciel se penche sur mon cas, me souris, mais d'un sourire sournois qui a un arrière-goût de jugement dernier. Au bout d'un temps sans mesure, je rampe maladroitement avec mes dernières forces et m’extirpe de la roche sur laquelle je suis juché et commence à vomir. Fernando me masse le dos pendant que je me vide de cet "esprit" ensorcelant. Je prends conscience de la violence du rejet quand c’est au tour de Fernando de rendre : le vomi est brûlant, tellement puant. Alors que Fernando vomit, je sens la chaleur du liquide vert. Tout est plus puissant autour de nous. A un moment, le train passe dans la ville, bien loin de nous. Mais le bruit nous encercle, changeant, profond, presque insupportable. C’est sûr, dans une ville, la folie nous aurait submergé. Nous sommes sans équilibre, perdus.
Gabriel dit : T’as des hallu visuelles ?
Pas proprement dites, mais des sensations, impressions, peurs, doutes. Même la pierre parait vivre, Fernando le sent aussi, il le sait. Je sais bien que c’est ridicule, mais je me sens obligé de toucher la pierre, puis de coller ma joue contre elle pour comprendre. Une demie heure après, Fernando me fait part d'impressions très similaires, lui aussi sent cette sorte de connexion énergétique avec tout ce qui nous entoure. Et aussi une grande sensation d'humilité, de faiblesse, une révélation de l'absurdité de notre orgueil.
Une seule force en présence nous semble bienveillante, témoin mais aussi compassionnelle : la bougie. Cette flamme est notre seul rempart contre la folie. La flamme oscille, s’amenuise jusqu’à sa quasi extinction. Mais à chaque fois elle résiste et repart. Souvent, son affaiblissement coïncide avec la baisse d’énergie de Fernando. Dans mon esprit, chaque baisse d’intensité lumineuse a un sens. Le vent parait respecter la flamme, s’arrêtant toujours avant de l’éteindre, mais il est indéniable que la frêle bougie a aussi besoin que notre volonté l’appuie, sans quoi elle n’aurait plus de raison de lutter. Car la bougie lutte pour nous. De tout notre environnement, elle seule a pris position en notre faveur. Bientôt, Fernando se met en transe. Il commence à pleurer, à hurler, à supplier. Et ce pendant 2, 3, 4 heures ! Je ne sais pas. Je tente de le consoler, mais c’est comme si je n'étais pas là. Je devrais peut-être rentrer. La nuit est totale, pas de lampe, il faut une heure de marche sur un sentier dangereux, jonché de pierres instables, avec un précipice à son bord et mon équilibre hasardeux.
J’essaie plutôt de dormir, je dois juste me convaincre que je peux faire abstraction du délire angoissant de Nando. En fait, ses plaintes m’affectent de plus en plus, j’en frissonne. En foetus sur une pierre trop petite, avec 4 pulls et des gants en plus de mon duvet. Le duvet est attaché à mon sac a dos pour éviter le vol. Le sac à dos en oreiller. Je ne suis pas en sécurité. Fernando a réveillé des chiens de toutes les montagnes alentours. Je me relève et tente de le ramener en lui ordonnant de m’écouter. Il ne m’écoute pas, il demande en boucle où est son âme, il appelle sa mère et Dieu, demande pardon à tout le monde.
Les rares fois où il parvient à me répondre, il est agressif. Les yeux globuleux et l’expression figée, il me regarde comme un démon. Mon visage est tout aussi démoniaque, halluciné. Pas moyen de le ramener, il a l’air toujours plus épuisé, plus squelettique. J'ai peur qu'il se suicide, qu'il tombe, qu'il devienne fou et qu'il me rende fou. Il revient enfin à lui. D’abord par intermittences, puis complètement.
Au lieu d’en être soulagé, je sens au contraire un malaise grandir en moi. L’esprit du cactus n'a pas pu s'exprimer comme il l'entendait, je l’avais contraint par instinct pour pouvoir veiller sur mon compagnon. Tout est encore en moi, latent. Mais c’est trop tard, je n'en veux plus, je suis trop fatigué. Pas moyen de dormir, le lieu m'est hostile, je sens des présences toujours plus nombreuses, plus menaçantes. La nuit est toujours aussi noire, aucun signe avant-coureur de l’aube. C’est long. Allez, on rentre. C'est maintenant Fernando qui prend soin de moi. Je suis au bord de la crise d'asthme, je m’efforce de me contrôler. Le malaise n'est plus constant, ce ne sont plus que de subites montées.
Sur le chemin, à chacune de ces montées, mon visage se crispe, ma concentration devient incontrôlable, je ne peux que suivre mes sensations hypersensibles. Tout mon environnement vibre, si j’éclaire le sol avec ma lampe torche, je le vois grouiller. Nous accueillons le premier lampadaire comme un sauveur, nous arrivons enfin au village ! Pour autant subsistent les effets d'instabilité, la sensation que tout peut partir d'un coup, que la réalité normalement perçue peut s’éclipser, être aspirée à tout moment. Dans les ruelles désertes se découpe la silhouette militaire d’un « watcheeman" - un vigil de village - qui nous conduit à la porte d’un hôtel sans enseigne et la martèle plusieurs minutes avant qu’elle ne s’ouvre. Il est 2h du matin à la montre du vigil, et non pas 5 ou 6h comme je l’imaginais.
Avant de nous enfermer dans une chambre, nous restons un temps dans la rue sombre. On y rencontre un chien. Jamais un chien ne m’a paru si humain, si proche et compréhensif. Le chien aussi sent que nos perceptions ne sont pas celles d’un habituel badaud qu’il croise la journée. Nous restons un moment ensemble, nous observant mutuellement. Je décrypte une multitude d’expression sur son « visage ». Je ne peux pas me résoudre au fait qu’il ne s’agit que d’hallucinations résurgentes. Il y a autre chose, une réalité inobservable à la lumière rationnelle du jour. Quand finalement on se couche, nos corps et esprit sont douloureux, épuisés. Des spasmes nous secouent jusque dans le sommeil.
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Mercredi 26 mars 2008
par zoën publié dans : Au pays de Mao

En attendant des nouvelles de la Rome de Gino, faisons une excursion au Tibet. Le gouvernement de Hu Jintao interdit aux journalistes de se rendre sur les lieux. Les flics dépêchés sur place suggèrent à ceux qui s’y aventurent d’aller plutôt visiter la réserve de pandas. Faudra faire marcher l’imagination pour le Tibet. Alors avec Niko, on a décidé d’aller dans le Sichuan, province qui faisait historiquement partie du Tibet. Ca a l’air très beau aussi, le consul de France me confiait même que c’est sa région préférée. Et puis c’est moins loin de chez les beaux-parents. Quelques heures d’avion tout au plus.

Niko se sent de plus en plus Française, ou plus précisément moins étrangère. Mais elle a quand même besoin de ne pas être trop honteuse de son pays. L’imaginaire collectif Français, depuis très longtemps, lui fait bouffer pêle-mêle des rats, des poissons pourris, du chien, des fœtus et les baguettes avec. Va expliquer que ces anecdotes (à part les chiens) correspondent à des situations historiques et géographiques exceptionnelles et ponctuelles. On te répondra que ce sont tous les mêmes : petits, bridés, timides, incompréhensibles, bruyants et grouillants, pollueurs corrompus, communistes prêts à vendre leur âme pour un salaire ridicule, copieurs sans imagination, businessmen escrocs sans panache, anthropophages hystériques. Face à ces créatures infernales, on recense deux îles peuplées de gentils petits anges dynamiques et bons en business english : Hong-Kong et Taiwan. Et puis il y a les victimes, candides, niaises même, mais aussi attendrissantes qu’un Pokemon blessé : des petits moines orange qui digèrent en lévitation dans la position du lotus, qui sourient en souffrant et qui dodelinent comme des autistes en lisant des préceptes bouddhistes. Il y a aussi les Mongols dans leur steppe et leur yourtes, mais eux sont moins à la mode. 

Dans ces conditions, c’est très facile de se positionner : les chinetoques nous concurrencent sur notre terrain, et en plus avec un gouvernement bien plus efficace que les nôtres, puisqu’en tant que dictature, il n’y a aucun besoin de mentir pour « soutenir l’économie ».Ils nous ressemblent trop, révèlent notre propre laideur. Alors que les petits chauves béats nous font rêver, ils sont le petit symbole à sauver pour continuer à détruire autour sans culpabiliser. Ce peuple est le garant de l’équilibre psychologique de nos sociétés. Et leur drapeau est tellement cool.

Le consensus est total. Si avec les Arabes, on est un peu gêné à cause de notre passé de colon, on peut laisser libre cours à notre sinophobie. Dans telle résidence universitaire lyonnaise, une affiche à l’entrée de la cuisine qui enjoint les chinois à être propres subsiste plusieurs semaines. Pourquoi pas un encart dans les couloirs imposant aux noirs de chuchoter ? Ah tiens, à Paris, on a fait sortir un chinois de sa voiture pour le poignarder à mort. Il faut voir ça comme un soutien de la cause tibétaine. 

C’est pourtant l’ensemble des chinois qui est victime de la répression du gouvernement. Les manifestations de chinois voulant défendre leur famille, leur maison, leur terre, leurs droits et leurs valeurs ne sont pas rares. Et la répression est la même : les militaires sont mobilisés, les manifestants massacrés ou emprisonnés. Qu’il s’agisse de minorités nationales ou de Han, ils sont tous frits avec la même huile.

 


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Lundi 24 mars 2008
par Dubitatif publié dans : Just Chili'n

Je me suis allongé sur de nombreuses plages depuis que je suis sur ce continent : plages pacifiques à l’eau froide du Chili, plages tropicales de l’île de Pâques, chaleureuses en Uruguay mais nulle n’égale la vivacité et l’animation des plages brésiliennes.

La plage c’est ici un art de vivre. On y vient seul, en couple ou en famille, apportant un équipement à la mesure de son envie de plagiste : ceux qui passent la journée complète vont jusqu’à la tente caïdale qui protègera toute la famille du soleil aux heures de canicule.

Mais même les béotiens comme nous, qui débarquent avec les basiques serviettes et maillots trouveront vivres, artisanat et divertissement pour animer leur journée…

En effet, première étape en arrivant sur la plage : le stand du loueur de parasols et, pourquoi pas, le stand du loueur de chaises longues. Il y a quelques stands fixes comme ceux là, disséminés dans la foule, ainsi que quelques débits de boissons situés en fond de plage.

Nous nous frayons un chemin entre les gens. Certains plagistes ont réussi à s’aménager un petit espace pour jouer au foot ou au volley. Nous nous éloignons de ces groupes pour éviter d’être réveillé par un ballon perdu.

Nous trouvons enfin un emplacement suffisamment grand pour accueillir nos serviettes, plantons notre parasol et nous étendons enfin sur le sable brûlant.

Une fois allongé, il n’y a qu’à regarder, le spectacle vient à nous : au-delà du classique « matage » de plage, les vendeurs ambulants de nourriture hurlent ou chantent le nom de leurs produits (« queijo », « helado, helado » ou « choriiii-pan »), des vendeurs de bières et de caïpirinhas défilent, annoncés par le « baile-funk » de leur pousse-pousse où ils conservent fruits et alcool nécessaire à la fabrication de divers cocktails, les artisans se succèdent et rivalisent d’arguments pour vendre colliers de coquillage, paréos, ou autres souvenirs. Des enfants des écoles de cirque et de samba des alentours font leur numéro tous les cent mètres, dansant ou mimant, pour quelques pièces.

Nous repérons une large femme, à l’allure de gitane, qui se déplace en bord de mer, criant un slogan en portugais dans lequel elle semble proposer ses services. Une famille de cinq brésiliens, amusée, la hèle ; elle s’approche d’eux. Elle s’assoit face à son nouvel auditoire : elle est « conteuse d’histoires ». Elle distrait les plagistes durant une petite demi-heure en leur racontant une histoire de son invention. Rodée aux envies et réactions du public, elle n’a aucun mal à faire rire ou faire peur à ses cinq clients, à les tenir en haleine jusqu’au dénouement lors duquel ils pousseront tous un grand soupir et la remercieront chaleureusement avec une grande poignée de réals. Elle repart vers un autre groupe plus éloigné, choisissant probablement une nouvelle histoire de son répertoire, prête à conquérir un nouveau public.

Quelques dizaines de minutes plus tard, un autre épisode atypique. A l’extrémité sud de la plage, nous entendons monter une vague d’applaudissement qui se rapproche progressivement de nous. Les applaudissements sont en fait des encouragements à une femme qui traverse la plage à la recherche de son enfant. Elle marche entre les vacanciers, pleurant à chaudes larmes la disparition de son fils mais criant intelligiblement qu’elle l’a perdu sur la plage, donnant une brève description de celui-ci et implorant quiconque ayant trouvé un gamin perdu de le lui signaler. Elle applaudit pour signaler sa présence et gagner l’attention des gens qui applaudissent en retour pour manifester leur soutien.

La clameur passe et s’éloigne puis disparaît plus au nord. Un quart d’heure plus tard, c’est une nouvelle explosion sonore de ce coté là qui attire notre attention : des cris de joie mêlés à de nouveaux applaudissements à plusieurs centaines de mètres. La clameur monte et s’approche de nous à nouveau : nous voyons bientôt la « femme à l’enfant perdu » revenir avec un grand sourire, un rejeton dans ses bras. Tout s’explique, elle a retrouvé son gamin plus loin sur la plage et est félicité par tous les gens qui l’avaient encouragé dans sa recherche à l’aller. A notre hauteur aussi, les gens l’interpellent et la réconfortent, nos voisins l’invitent même pour un trago durant lequel elle (re)racontera son aventure.

L’ovation qu’elle reçoit est incroyable, cette chaleur populaire me fait frissonner… Dieu, que j’apprécie cette mentalité sud-américaine…

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Mardi 11 mars 2008
par Gavroche publié dans : Dubitatif

Voila. C’est fait. C’est fini. La page est tournée. J’en parlerai au passé. En franchissant les portes, je me retourne une dernière fois, je n’y remettrai peut être jamais les pieds.
Assis sur un banc, face à la mer, dos au Negresco, j’offre mon premier verre de rhum à la plage de galets. Je rempli mon gobelet et me laisse aller. Pêle-mêle ressurgissent des visages, des noms, des lieux, des sensations, des odeurs, des sons, des phrases, des images…

Tu glisses le loyer dans la boîte aux lettres, Mumu le proprio se charge de le collecter. J’enfourche ma longboard et chevauche la promenade des anglais, « hey Andy, wie geht’s ? », cheveux au vent, Sylvain Hatik en petites foulées. Big up aux casinos, à Thérèse ça squatte, la moquette absorbe les déchets, ce soir pour certains c’est live au volume, Girl I don’t know why les célibataires préfèrent Patrick Chardronnet. Paye ton cul paye ta chatte, race en C3, tu slalomes entre les putes, longes les double voire triple files, ma qué va fon coulo, ça parle arbre à choppes, t’es dans quelle assoc’ ? Tazillon au réveil, beurre de marakech pour le sommeil, le sémi c’est pas fini, c’est Corine Howarth qui l’a dit. Putain la cohérence, Curzi xp a le mot juste parfait, de Chesco à Point G en passant par after effects, Julien Moncel te guette, la bouteille à la main, la sirose n’est pas loin. Les blondes, Linda Brödd ou pas, gamins gominé gomina, Félix Goltz est tricard, la CCE c’est des fous et ces gadgis elles servent à tchi. Pilo au matin, c’est l’heure de faire trempette, tu croises le trav’ du coin de la rue, apéro en terrasse, Gino en peignoir c’est Franck Sinatra à « New Yoooork ». Maramé, les voisins ne sont pas racistes, ils n’aiment juste pas les bougnouls. Touche Edhec, praaaa Witte, Alex Ong est un polar, la Villa Arson a ses larrons. Dans le placard poussent des pieds, Henzo est botaniste, moi j’ai peu, peus, peut ou peux d’argent. Marina baie des anges, le bar à Absinthe n’est jamais loin, Villeneuve Loubet, Grasse ça parfume. On surf sur le blackboard, powerpoint pour Bizeuil, learning team et projet entreprendre, Jackson c’est mon pote, Lumbers il vient de T’ronto. Tu kif le temps, l’eau turquoise, plage le matin, Auron et Isola dans la foulée, Ride for Us, Marie Neige d’HPE est au taquet. Mario Moretti Polegato c’est la classe de Geox, challenge de légos, jeu de piste dans le jardin botanique, on fait connaissance avec Jean Eudes Montifio de Belair, on prépare sa chorégraphie et on loose. C’était le jour de la rentrée, il y a quatre ans. Aujourd’hui c’est le jour de la sortie. Nizza Muerda, Nizza Bella. Adieu ma belle, je parlerai de toi, ne t’en fais pas.

 
Sur la place Masséna, des militants PS distribuent leurs tracts. C’est les municipales, le film projeté sous un chapiteau me replonge dans les souvenirs du Nice que j’ai connu. Je fredonne ce petit air, les paroles ne pouvaient mieux tomber.



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Samedi 9 février 2008
par dubi publié dans : Ecouter

Le choix est difficile, j'aurais préféré mettre tous les morceaux en ligne... Enfin, en voici deux déjà et si vous êtes convaincus, l'album s'appelle In The Heart Of The Moon et c'est de Ali Farka Touré & Toumani Diabeté

Une petite merveille, que l'on écoute facilement du début à la fin sans bouger d'un poil...


Ai Ga Bani


Hawa Dolo

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Lundi 4 février 2008
par Dubitatif publié dans : Dubitatif

A 8h, même à Lyon, les métros sont bondés. A l’heure la plus bougonne, il faut accepter d’être dévisagé, de se faire doubler, de céder le passage, de se télescoper parfois. L’ambiance est tendue, mais chacun se retient de se chamailler. En tant que novice du transport en commun (je sais c’est mal), j’admire cette impassibilité collective. Même à la Part Dieu – cette Mecque des trekkeurs shoppeurs et des combattants des soldes où pourtant les couloirs sont plus larges, je ne parviens pas à retenir mes grommellements venimeux plus de vingt minutes. Bref, une fois engouffré dans un wagon, il ne reste en principe plus de places assises. C’est un pied de nez de notre société moderne : la rentabilité et l’efficacité sont omniprésentes, sauf quand il s’agit de confort, car on lui préfère alors le design ou l’originalité[1]. En même temps, qu’est-ce qui a de mieux ? Etre debout au milieu d’une œuvre d’art ou que l’on réhabilite la 3ème classe ? Enfin, tout ça pour dire que si quelques privilégiés sont assis, l’archétype du voyageur pendulaire matinal est debout, titube à chaque changement d’allure et s’informe grâce à Métro. En journée, les passants ont sous le bras un quotidien national classique, type Le Monde ou Libé. Les lève-tôt des aéroports optent pour le Figaro. Mais dans le métro c’est facile : Métro le matin,  Direct Soir le soir. En première page, Nico et Carla à la terrasse ensoleillée d’un café. Nico, mystérieux, pose comme s’il voulait vendre une Breitling, l’italienne est blottie sur son épaule. Presque tous les usagers de la rame découvrent simultanément l’idylle de ce second mariage. A Cordelier, on s’extirpe de la fourmilière en se bousculant poliment. On traverse un pont, le pas activé par le froid grisonnant. Arrivé sur le quai Sarrail, on se déverse dans une nouvelle marée humaine, celle du service des étrangers de la préfecture. Tout le monde était déjà là avant l’ouverture. Dans la foule bigarrée, il y en a encore quelques uns qui feuillètent Métro. En page 2, Nico promène Carla dans le jardin de Vincennes « qu’il affectionne particulièrement ». A l’entrée du bâtiment, des policiers nous laissent passer au compte goutte. Une fois à l’intérieur de la ruche, on se faufile entre les poussettes, les femmes, hommes et enfants pour décrocher un ticket de passage. Le distributeur de tickets est au fond de la salle, à côté d’une jolie policière. Une demie heure après, alors que je commençais à considérer l’éventualité de m’asseoir par terre, nous prenons conscience que nous ne faisons pas la bonne queue. Il faut se précipiter de nouveau sur un  autre distributeur. Je me fais souvent la réflexion que ces démarches doivent être quasi incompréhensibles et tellement décourageantes pour un étranger fraîchement débarqué et livré à lui-même. Les démarches sont à chaque fois plus complexes et illogiques ; beaucoup doivent se résigner à l’illégalité. Mais finalement, un français est tout aussi perdu dans ce labyrinthe administratif ; les rares panneaux d’information ne fournissent que des doutes. Aie aie aie, pourvu qu’on passe aujourd’hui ! Ca m’a l’air possible, mais même si on y parvient, tout ne sera pas encore gagné : nous ne disposons que d’une preuve de vie commune au lieu des trois requises. Et il faut bien le comprendre, c’est pour notre bien, il faut bien faire la chasse aux mariages blancs, cette plaie qui saigne notre pays ! Et puis, je me console à l’idée que pour Nico aussi, ça doit être dur de prouver la légitimité de son mariage express avec une étrangère !

 

Bilan et précisions

Aux portes de la préfecture à 9h, heure de l’ouverture, nous sommes finalement passés à 14h14.

Durant toute la journée, il n’y eu que 2 ou 3 guichets ouverts sur les 7 normalement affectés à ce service. Il y avait par contre jusqu’à 4 policiers sur les lieux pour veiller à ce que le bétail prenne son mal en patience silencieusement. On les mate et les confronte à l’absurde : c’est le début d’une intégration réussie.

Comme chaque année depuis 3 ans, on nous demande les mêmes documents - originaux et photocopies. Parmi ceux-ci, une pièce d’identité du conjoint. Je l’ai égarée depuis peu, mais j’étais quand même en mesure de leur fournir une photocopie, et j’avais de toute façon mon passeport : refusé ! Elle paraît me soupçonner d’avoir perdu ma nationalité française en même temps que ma carte. 

Je ne sais pas si Carla est naturalisée française, mais de toute façon elle vient de l’espace Shenghen. Donc mariage people et « speed-dated », mais au-dessus de tout soupçon.



[1] Songez à ce bar glacé – très tendance - où on n’a pas besoin d’être fumeur pour avoir froid en s’amusant.

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Vendredi 1 février 2008
par in Les illusions du management de JP Le Goff publié dans : Dubitatif
Le parler creux sans peine
(selon la méthode du « formulateur automatique »)
 
Chaque mot d’une colonne peut être combiné avec n’importe quel mot des autres colonnes. A utiliser sans modération pour briller dans votre thesis, à votre travail ou chez vos amis !
C'est un document anonyme circulant depuis plusieurs annees dans de grandes entreprises francaises.
 
L'excellence
renforce
les facteurs
institutionnels
de la performance
L'intervention
mobilise
les processus
organisationnels
du dispositif
L'objectif
rappelle
les paramètres
qualitatifs
de l'entreprise
Le diagnostic
stimule
les changements
analytiques
du groupe
L'expérimentation
modifie
les concepts
caractéristiques
du projet
La formation
clarifie
les savoir-faire
motivationnels
des bénéficiaires
L'évaluation
renouvelle
les problèmes
pédagogiques
de la hiérarchie
La finalité
identifie
les indicateurs
représentatifs
des pratiques
L'expression
perfectionne
les résultats
participatifs
de la démarche
Le management
développe
les effets
cumulatifs
des acteurs
La méthode
dynamise
les blocages
stratégiques
de la problématique
Le vécu
programme
les besoins
neurolinguistiques
de la structure
Le recadrage
ponctue
les paradoxes
systémiques
du métacontexte
 
 
 
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Mardi 29 janvier 2008
par Haine publié dans : Dubitatif
On se plaint souvent de ne récolter par l’immigration que la vermine des pays pauvres : les parasites fainéants et incapables. Mais il faut voir que les pays pauvres se coltinent eux aussi ce qui se fait de pire chez nous, mais en plus nos déchets à nous se prennent pour des chefs providentiels.
 
Homme ou femme sans succès dans son pays d’origine, l’expat’ s’est enfui dans un pays qui le jugera autrement. Que ce soit la Chine ou le Pérou, les ingrédients sont les mêmes et la sauce prend à tous les coups : grâce à la soupe et aux gènes, il est plus grand, plus blond, son accent est craquant, ses manières sont jugées raffinées, son pouvoir d’achat excitant, son sourire grisant.
Il s’est réfugié dans un pays pauvre parce qu’il est avant tout quelqu’un qui s’aime et qui trouve qu’il mérite mieux que l’opinion de lui-même que l’on lui autorise à avoir dans son pays d’origine. Il est parti car il haïssait l’égalité ou même l’infériorité à laquelle il semblait condamné chez lui. Il se rêvait chef adulé, despote éclairé, mais son QI de moineau et son charisme atrophié ne lui ont apporté que brimades et frustrations. C’est comme ça que lui-même a développé son mépris pour les autres, un mépris d’autodéfense, qui se transforme vite en mépris de conquête. 
A peine mis le pied dans un de ces pays complexés par leur économie qu’on veut le sacrer pour avoir daigné venir. Tel Pizarro, il vient piller tranquillement le pays et est déifié par ses victimes. Les habitants de ces pays se dénigrent tant, ont si honte de leur voisin et de leurs ancêtres qu’ils lui offrent spontanément leur corps, leurs biens et leur dignité. Les puissants lui accordent leur confiance, les pauvres lui offrent leur asservissement quasi gratuitement. Ah qu’il est doux et facile d’être un colon !
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Dimanche 20 janvier 2008
par Hen publié dans : Dubitatif

Il est 15h, John Kifgrave pousse la porte de A La Bonne Heure SA. Il retient précautionneusement la porte avant qu’elle ne claque et réveille sa migraine latente. Hier, John a organisé une petite fête privée à l'occasion du divorce de son petit frère. C’était un mardi soir mais tout le monde invité (et même d’autres) ont répondu présent tant les sauteries de John sont réputées. Depuis le décès de ses parents, il n’a cessé de trouver de bons prétextes pour célébrer la vie fastueuse. L’argent hérité, dégoulinant de sueur, est converti en alcools, drogues et aphrodisiaques.

Aujourd’hui, il a quand même tenu à se rendre au travail, car son emploi du temps ne lui permettra pas d’y retourner avant la semaine prochaine. Et aussi parce que ça fait un moment qu’il n’ y est pas allé et que ça le changera. Béa, son assistante poly compétente, est sûrement déjà là depuis tôt ce matin. Quand elle aperçoit le visage marqué de son patron, elle le salue d’un gloussement radieux et s’élance vers lui à ce qui auraient été de grandes foulées si elle ne portait pas une micro jupe et des tétra talons. John plonge sa langue dans la bouche de Béa et déguste littéralement la fraîcheur de son haleine. Elle est vraiment pleine de qualités, il suffit de lui permettre de les révéler. Toute émoustillée par ce profond baiser, elle quitte l’office du chef en poinçonnant le parquet : « je vais vous faire un café Max Haavelar bien fort monsieur Kifgrave ! » lui hurle-t-elle du bureau d’à côté. Une fois installé dans son siège, le PC allumé et la tasse de café fumante, John se souvient du travail auquel il avait pensé et qui l’avait poussé à se rendre jusqu’à la boîte : il avait eu une pulsion créatrice en se levant ce matin. L’idée novatrice n’était pas encore bien définie, mais l’envie y était. Cependant, une fois devant l’ordi, il n’a soudain plus le goût, en tout cas pas tout de suite, et préfère entamer la journée doucement en surfant sur quelques sites diffusant gratuitement des petites vidéos X amateurs. C’est la meilleure façon de démarrer et de conclure une journée de labeur : ça accélère l’éjaculation, intensifie le plaisir et, dans les bons jours, ça l’aide même à contenter virilement son assistante, ou une autre. Mais pour pouvoir s’accorder ce petit break de début de journée, sa conscience professionnelle lui impose au préalable de déléguer la réalisation de son projet innovant.

Bertrand Quile et Constant Louse feront un bon binôme. Constant a les cheveux rares, raides, gras et constellés de pellicules. Ses lunettes à grosse monture carrée lui dévorent le visage sans dissimuler ses soucis de purulence dermique. Constant n’aime pas spécialement travailler et Bertrand n’est certainement pas son meilleur ami. Mais à A La Bonne Heure SA, on lui permet de s’enfermer dans son bureau, d’y dormir et de ne communiquer que par MSN. C’est tout ce qu’il souhaitait : pouvoir éviter de souffrir, c'est-à-dire pour lui d’éviter d’être en contact direct et prolongé avec le genre humain. Ses domaines de compétence – l’archivage et la maintenance du réseau informatique interne – lui permettent de conserver son mode de vie moyennant un peu d’organisation.

Bertrand Quile a beaucoup de cheveux,longs et frisés, le bas de son visage est recouvert d’une épaisse couche de poils et il écoute souvent –à l’aide d’un gros casque audio, des enregistrements de clapotis de rivières en crue ou de chuin